Égoportrait de John Allen Chau publié sur Instagram le 21 octobre dernier

L'Américain mort sous les flèches voulait évangéliser la tribu isolée [PHOTOS]

PORT BLAIR — Le jeune Américain, mort sous les flèches de la tribu d’une île indienne interdite d’accès, souhaitait introduire le christianisme dans cette communauté coupée du monde moderne, selon ses derniers écrits révélés jeudi par des médias.

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«Mon nom est John. Je vous aime et Jésus vous aime (...) Voilà du poisson !», a hurlé John Allen Chau à deux autochtones armés, lors de sa première approche de l’île de North Sentinel, située dans la mer d’Andaman.

Le 16 novembre, ce ressortissant américain de 27 ans a péri en tentant d’entrer en contact avec le peuple de chasseurs-cueilleurs des Sentinelles, qui compterait 150 âmes. Ces derniers vivent en autarcie depuis des siècles sur la petite île, où l’État indien interdit quiconque de poser pied.

Ces dernières décennies, toutes les tentatives de contact du monde extérieur se sont heurtées à l’hostilité et à un rejet violent de la part de la communauté.

Le journal intime que la victime a tenu dans les jours et heures précédant sa mort brosse le portrait d’un voyageur qui se voyait comme un missionnaire chrétien dans cette dangereuse entreprise.

«Vous pensez peut-être que je suis fou de faire tout ça, mais je pense que ça vaut la peine d’apporter Jésus à ces gens», a écrit John Chau à sa famille, dans une ultime lettre rédigée le matin même de sa mort.

«Ce n’est pas en vain - les vies éternelles de cette tribu sont à portée de main et j’ai hâte de les voir adorer Dieu dans leur propre langage», dit-il en référence à des versets de l’Apocalypse (7, 9-10).

Peu après avoir écrit ces lignes, l’Américain a débarqué sur la plage de l’île. Il n’en est jamais revenu.

Les pêcheurs ancrés au large, qui l’avaient illégalement transporté jusqu’à North Sentinel, l’ont vu recevoir une volée de flèches, mais poursuivre sa marche. Les locaux ont ensuite passé une corde autour de son cou et traîné son corps.


« Mon nom est John. Je vous aime et Jésus vous aime (...) Voilà du poisson ! »
John Allen Chau

Le journal de cet amateur de grand air et d’aventure, qui alimentait son compte Instagram d’images de ses périples dans la nature, révèle que ce projet était préparé de longue date et dans le secret, «au nom de Dieu».

La veille de sa mort, il a approché à deux reprises les Sentinelles, selon le récit impossible à vérifier qu’il en fait.

La seconde, il parvient à donner à un Sentinelle, dont le visage est recouvert d’»une poudre jaunâtre», des cadeaux. Mais un enfant lui décoche une flèche qui se coince dans sa Bible. Il prend alors la fuite à la nage jusqu’au bateau de pêcheurs.

«JE NE VEUX PAS MOURIR !», note-t-il en lettres capitales, visiblement sous le choc. «Je pourrais rentrer aux États-Unis car rester ici semble signifier une mort certaine.»

«J’y retourne (sur l’île). Je vais prier pour que tout se passe bien», indique ses dernières lignes, datées de 06h20 du matin, le 16 novembre.

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Casse-tête

En l’absence de preuves physiques de la mort de son fils, sa mère a déclaré au quotidien The Washington Post qu’elle le croyait toujours vivant. Son fondement ? «Mes prières.»

Cette affaire met les autorités indiennes face à un casse-tête unique: est-il possible de récupérer le corps sans provoquer un choc de civilisations ?

Si des étrangers se rendent sur l’île pour en exfiltrer la dépouille, ils rompraient en effet l’isolement volontaire des Sentinelles, avec toutes les conséquences anthropologiques et sanitaires qui pourraient s’ensuivre.

Vivant coupée du reste de l’humanité, cette peuplade n’aurait notamment pas un système immunitaire adapté aux agents infectieux apportés par des intrus.

Les responsables locaux ont dépêché un hélicoptère et un bateau pour essayer de déterminer de loin l’endroit où se trouve le cadavre de l’Américain.

«Nous avons maintenu une distance avec l’île et n’avons pas encore été en mesure de repérer le corps. Cela peut prendre plusieurs jours et missions de reconnaissances», a déclaré à l’AFP Dependra Pathak, le chef de la police régionale.

Les autorités ont fait appel à des anthropologues indiens et des spécialistes des tribus et de la forêt pour décider de la marche à suivre.

La police a ouvert une enquête pour meurtre et arrêté les pêcheurs ayant aidé l’Américain à se rendre sur North Sentinel. La loi indienne interdit de s’en approcher à moins de cinq kilomètres, et même de photographier ou filmer cette peuplade.

Selon l’ONG Survival International, les Sentinelles descendent des premières populations humaines à être parties d’Afrique et vivraient aux Andaman depuis 60.000 ans.

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Souvent décrites comme la tribu la plus isolée de la planète, les Sentinelles vivent en autarcie depuis des siècles sur l’île de North Sentinel (photo), que l’État indien interdit d’approcher à moins de cinq kilomètres.
Un membre de la tribu des Sentinelles pointe son arc vers un hélicoptère de la garde côtière indienne, en décembre 2004

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LES SENTINELLES, UN PEUPLE COUPÉ DU MONDE MODERNE

NEW DELHI - La mort d’un missionnaire américain sous leurs flèches met en lumière la condition extraordinaire des Sentinelles, ce peuple ancestral qui vit coupé du monde contemporain sur une île de l’archipel indien d’Andaman-et-Nicobar, interdite d’accès.

John Chau, 27 ans, a péri le 16 novembre en voulant évangéliser cette peuplade de l’île de North Sentinel, qui rejette avec hostilité les tentatives de contacts de la part du monde extérieur.

Voici ce qu’il faut savoir sur les Sentinelles, décrite comme l’une des communautés les plus isolées de la planète.

Une tribu ancienne

D’une surface équivalant à la moitié de Paris, l’île de North Sentinel se situe en mer d’Andaman, à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de la ville de Port Blair, capitale de l’archipel.

Selon l’ONG de protection des tribus autochtones Survival International, les Sentinelles descendent des premières populations d’homo sapiens à être parties d’Afrique et vivent aux Andaman depuis 60.000 ans.

Pour d’autres anthropologues, il n’est pas prouvé que leur présence dans cette région soit aussi ancienne, même si elle est indubitablement plurimillénaire.

L’île étant interdite d’accès par les autorités, la population exacte de cette communauté, l’une des dernières préservées du type négrito, est inconnue. On l’estime à environ 150 âmes.

Les rares images des Sentinelles, prises depuis la mer, montrent des habitants à la peau noire. Ils ne portent pas de vêtements, mais utilisent des feuilles ou des ficelles faites de fibres végétales pour des accessoires décoratifs tels que colliers ou bandeaux.

Chasseurs-cueilleurs

Peuple de chasseurs-cueilleurs, les Sentinelles vivent de la forêt qui recouvre la quasi-totalité de leur île, ainsi que de pêche. Pour autant, il serait faux de les décrire comme vivant à «l’âge de pierre», d’après Survival International.

«Il n’y a pas de raison de croire qu’ils vivent de la même façon depuis des dizaines de milliers d’années (...) Leurs modes de vie ont changé et se sont adaptés de nombreuses fois, comme tous les peuples», explique l’organisation basée en Grande-Bretagne. Ainsi, ils utilisent du métal charrié par la mer ou trouvé sur des épaves de bateaux échoués.

L’anthropologue indien T N Pandit, l’une des seules personnes extérieures à avoir posé le pied sur North Sentinel, relatait dans une récente interview les scènes vues lors d’une expédition scientifique en 1967.

«Nous nous sommes enfoncés d’environ un kilomètre à l’intérieur de l’île. (Les Sentinelles) ne nous ont pas fait face, ils se cachaient plutôt dans la forêt, ils nous observaient», racontait-il en septembre au site Down To Earth.

Le groupe escorté par des policiers armés est arrivé à un campement de 18 huttes: «Il y avait beaucoup de denrées alimentaires, dont des fruits sauvages et du poisson qui était fumé sur le feu».

Dans son journal écrit juste avant sa mort, le voyageur américain John Chau décrit les personnes aperçues comme mesurant environ 1m65 et portant une poudre jaune sur le visage.

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Un couple de Sentinelles

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Contacts

Vers la fin du XIXe siècle, une expédition menée par un officier colonial britannique capture un couple de Sentinelles âgés et quelques enfants. Emmené à Port Blair, le couple meurt rapidement de maladie, les enfants sont renvoyés sur l’île.

Durant la seconde moitié du XXe siècle, plusieurs expéditions d’anthropologues indiens essayent de nouer contact avec les Sentinelles, sans véritable succès. Elles ne récoltent généralement que des volées de flèches.

L’Inde renonce officiellement dans les années 1990 à nouer le contact avec les Sentinelles et respecte leur volonté d’isolement. Les autorités s’assurent occasionnellement de leur bonne santé en observant la rive à partir d’un bateau, ancré à une distance respectable, ou en hélicoptère.

La loi indienne interdit d’approcher à moins de cinq kilomètres de North Sentinel. Comme pour d’autres tribus protégées des Andaman, les photographier ou les filmer est aujourd’hui passible d’une lourde peine.

Avant le missionnaire américain, la dernière interaction connue avec les Sentinelles remontait à 2006. Le bateau de deux pêcheurs indiens avait dérivé pendant leur sommeil jusqu’au rivage, ses occupants avaient été tués.

Un contact avec l’extérieur pourrait s’avérer fatal aux Sentinelles: évoluant à l’écart du reste de l’humanité, la peuplade n’a pas de système immunitaire adapté aux agents infectieux que pourraient apporter des intrus.