Les fortes averses qui se sont finalement abattues sur le sud-est de l’Australie cette semaine pourraient contribuer à ralentir les incendies.
Les fortes averses qui se sont finalement abattues sur le sud-est de l’Australie cette semaine pourraient contribuer à ralentir les incendies.

Incendies en Australie: «On a perdu notre innocence»

Isabel Authier
Isabel Authier
La Voix de l'Est
Les vacances de Sophie Beauvais sont tombées à point nommé cette année. En visite chez ses parents avec ses deux fils, la Granbyenne d’origine en profite non seulement pour renouer avec ses proches, mais aussi pour faire le plein d’air pur. Une denrée rare en Australie depuis le début des incendies de forêt qui ont ravagé le pays.

Si le brasier n’a pas atteint la capitale, Canberra, où elle réside depuis 2002, la pollution était telle que le simple fait de respirer était devenu risqué. « On a passé le jour de l’An encabanés dans la maison à cause de la fumée », illustre-t-elle. Sur son cellulaire, elle montre l’application AirRater qu’elle consultait régulièrement ces derniers temps pour connaître la qualité de l’air environnant. Tout comme cette autre application essentielle : Fires Near Me.

Sophie Beauvais , qu’on voit ici en compagnie de son conjoint et de leurs fils.

Vantant la qualité de vie qu’offre généralement sa ville d’adoption, où sa famille pratique une multitude d’activités extérieures, Sophie Beauvais explique que les choses ont pris une tournure différente cette année. « Canberra est une ville propre, non loin de la plage et des montagnes. Mais là, la pollution était pire qu’à Pékin ou Delhi. »

Depuis leur arrivée à Granby en début de semaine, elle et ses jumeaux ne ratent donc pas une occasion de jouer dehors et de respirer à pleins poumons.

Pour les Australiens, « grands amateurs de grand air et de ciel bleu » décrit la dame, c’est l’été et la période des vacances qui battent actuellement leur plein. Les immenses incendies et la fumée toxique sont venus tout chambouler, en particulier dans le sud-est de l’île.

Attablée dans un café de Granby, elle évoque la chaleur suffocante, les travailleurs incapables d’effectuer leurs tâches à l’extérieur, la fermeture de garderies, de camps de vacances, de musées et de plusieurs édifices gouvernementaux. L’aéroport de Canberra a aussi dû suspendre ses activités quelques jours. Même le vaste centre commercial a passé bien près de fermer ses portes en raison des émanations, dit-elle.

Des personnes qu’elle connaît ont perdu leur chalet ou leur maison. D’autres ont été bloqués sur les routes ou forcés de se rendre dans des centres d’évacuation. « Il y a des gens qui roulaient en voiture pour se mettre à l’abri et les autorités fermaient les routes derrière eux ! »

Mme Beauvais, qui est fonctionnaire pour le gouvernement australien, ne cache pas son désarroi face à cette catastrophique saison. « Il y a la menace, mais aussi le côté psychologique de la chose. Ça affecte le moral de voir des gens qui ont tout perdu, des gens qui sont morts, dont des pompiers, tous ces animaux décimés, des parcs nationaux brûlés... On voit des lieux de vacances et des villages charmants où on s’arrêtait, qui ont été complètement rasés. »

Plus sentimental encore. « Il y a un petit centre de ski où mes enfants ont appris à skier, ajoute-t-elle. Aujourd’hui, il est détruit. Pour nous, ce sont de beaux souvenirs envolés. »

Et même si les flammes n’ont pas atteint Canberra, le souvenir des grands incendies de 2003 n’est jamais bien loin chez les habitants de la capitale. Cette année-là, le feu avait fait quatre morts, une centaine de blessés, forcé l’évacuation de milliers de personnes et détruit environ 400 maisons.

« Je touche du bois. On ne sait jamais ce qui peut arriver », dit celle dont le mari est demeuré à la maison.

Les fortes averses qui se sont finalement abattues sur le sud-est de l’Australie cette semaine pourraient contribuer à ralentir les incendies. Ironiquement, elles font maintenant craindre autre chose. « Là, on a peur des inondations », lance Mme Beauvais mi-figue mi-raisin, en expliquant que sa famille a déjà évité de justesse une telle situation en période d’extrême sécheresse.

Lucide

Avec lucidité et philosophie, Sophie Beauvais en vient à un constat : « Cet été est l’été où on a perdu notre innocence. »

« C’est une prise de conscience comme quoi rien n’est acquis. Il faut se poser des questions existentielles sur l’avenir, le climat, l’économie... », affirme cette citoyenne engagée.

Quand on lui demande si, devant l’ampleur et la récurrence des incendies, elle songe à quitter cette contrée qu’elle habite depuis les années 1990, sa réponse ne se fait pas attendre. « Il y a des catastrophes partout dans le monde. La question n’est pas d’aller vivre ailleurs pour être mieux. Le fait est que le monde est maintenant plus sujet à des événements climatiques extrêmes. Il ne faut pas se mettre la tête dans le sable ; il faut passer à l’action ! Il faut s’intéresser à ce qui se passe, s’impliquer, voter, bien s’informer. Et faire notre part pour la planète dans nos actions de tous les jours. »

UNE IMAGE DIGNE DE L'APOCALYPSE, RACONTE UNE BROMOISE

« Aller dehors avec des masques, j’ai toujours eu l’impression que c’était une image de l’apocalypse. C’est dur d’accepter que ça pourrait être une réalité, réfléchit Amélia La Haye, Bromoise d’origine et Australienne d’adoption, qui a dû porter un masque pendant quelques jours en raison de la fumée. C’est frustrant aussi de voir les gouvernements ne pas agir. Ici, on est le premier exportateur de charbon au monde. Toute notre électricité roule au charbon et ils veulent ouvrir de plus grosses mines encore. Ça me donne des frissons juste à y penser. »

Amélia La Haye, Bromoise d’origine et Australienne d’adoption, a dû porter un masque pendant quelques jours en raison de la fumée provoquée par les nombreux incendies.

Depuis des mois, l’Australie, sa terre d’accueil, est ravagée par d’importants feux de forêt. Mme La Haye vit à Melbourne où elle se trouve loin des brasiers, mais elle n’a pas échappé à la fumée des incendies qui a fait exploser les taux de pollution.

« Avant-hier (jeudi heure d’Australie) et les journées d’avant, on a eu les pires journées de fumée ici. On l’a vraiment senti. Sur l’application AirRater, on nous informait que la qualité de l’air était hasardeuse. Le gouvernement recommandait de rester à l’intérieur. Dehors, l’air brûlait les yeux. C’est la première fois qu’on le sentait, à Melbourne, mais c’est encore pire dans les petites villes plus proches. Ça a été un choc pour les gens de la ville. »

La jeune femme, qui étudie pour être enseignante dans une école alternative en Australie, explique que la saison estivale est arrivée plus vite qu’à l’habitude. La région où habite un ami doit normalement faire face à des inondations, en septembre, mais c’est plutôt la sécheresse et les feux qui ont accablé ce secteur.

Un autre de ses amis a décidé de rester chez lui pour protéger sa maison du feu. Il lui a raconté que les nuits étaient rouges en raison de la lueur des flammes. Le feu a finalement évité sa demeure.

Elle connaît également des Australiens qui ont dû évacuer et tout laisser derrière. « Et là, on entre dans la partie la plus chaude de l’été. Ça fait quand même peur. »

Elle a voulu aider en faisant du bénévolat, mais il y a tellement eu de travail à faire qu’il manquait de formateurs pour les nouveaux bénévoles. Les dons en argent sont donc privilégiés. 

« Je suis allée à plusieurs manifestations parce que le gouvernement nie que les feux sont provoqués par les changements climatiques. On s’est réuni dans un parc pour chanter des chansons et pour entendre des témoignages de gens affectés par les feux. Une femme, affectée par un feu il y a 10 ans, a raconté comment c’est important de se tenir en communauté. »

Certains militants ont même invité leurs comparses à prier pour de la pluie. 

Amélia La Haye souligne qu’il y a un peu plus de pluie depuis deux jours et que d’autres moments de pluies sont prévus dans les prochains jours, répondant enfin aux espoirs des Australiens. Cynthia Laflamme