D’après le chercheur Andrew Derocher, qui a observé plus de 10 000 ours sur une période de 34 ans, l’ours capté par Paul Nicklen serait âgé d’une vingtaine d’années.

Image choquante, visions différentes

L’image était saisissante, voire crève-cœur. Un ours polaire amaigri, presque rampant, tentant de se nourrir de déchets abandonnés dans la toundra arctique. La vidéo captée par SeaLegacy pour National Geographic a fait le tour du monde et a été décrite comme «le visage des changements climatiques». Mais qu’en est-il vraiment? Le Soleil a profité de la Conférence Arctic Change pour faire le point sur le très symbolique mammifère.

Alysa McCall, directrice des activités de sensibilisation chez Polar Bears International, n’a pas regardé la vidéo dont tout le monde parlait. «Je vais être honnête, je ne l’ai pas regardée. Du moment où j’ai vu l’image passer, je savais ce que j’allais voir.» Son cœur de biologiste ne l’aurait pas supporté. «C’est dur de voir ça, pour n’importe quel animal.»

Aussi choquante soit l’image, elle aura eu le mérite de «lancer une conversation» sur les changements climatiques, a dit Mme McCall, rencontrée par Le Soleil au Centre des congrès de Québec cette semaine. «C’est la force de la photographie. On peut faire une seule image et lui faire raconter 1000 choses. […] Mais c’est aussi important, ensuite, de remplir les trous et d’ajouter du contexte.»

Alors peut-on laisser entendre, comme l’ont fait le National Geographic et la ministre canadienne de l’Environnement Catherine McKenna, qu’il s’agit du visage des changements climatiques? «C’est mal avisé, au mieux», a affirmé sans détour Andrew Derocher, professeur à l’Université de l’Alberta, qui étudie et observe les ours polaires depuis 34 ans.

Tout comme Mme McCall, l’expert a souligné qu’on ne peut extrapoler à l’ensemble la situation d’un seul ours. Ni faire un lien direct avec les changements climatiques sans avoir de preuves tangibles à l’appui. «Je pense que ça manquait de contexte. Si j’arrêtais l’hélicoptère à chaque fois que je vois un ours dans cette condition pour en prendre des images, ce serait un beau gaspillage d’argent. Nous voyons ce genre de situation assez souvent sur le terrain», a-t-il expliqué.


Malheureusement, des gens avec de bonnes intentions sculptent le bâton avec lequel les climatosceptiques nous frappent. Ils prennent ces images et disent que c’est un argument émotif et non scientifique. Je peux comprendre qu’ils en fassent ce portrait
Andrew Derocher, professeur à l’Université de l’Alberta

«De ce que j’ai vu de la vidéo, c’est un vieux mâle», a-t-il poursuivi. «C’est l’état naturel des ours lorsqu’ils atteignent 20 ans et plus. Ce n’est rien d’extraordinaire. Ce n’est pas plaisant à regarder, mais ce n’est pas différent que si vous avez eu un vieux chien. Lorsqu’ils restent dans une position assez longtemps, ils deviennent plus raides et ils sont plus lents à se déplacer. […] Leur condition physique se détériore de façon générale.»

L’autre élément de contexte qu’il ne fallait pas négliger est la période de l’année à laquelle l’image a été captée, soit en plein été (août). La condition physique des mâles a tendance à fléchir lors de la période de reproduction, au printemps. «Certains mâles sont tellement concentrés à se reproduire qu’ils en oublient parfois de manger», a relevé M. Derocher. Et l’été est la saison «où il y a le moins de nourriture». 

Les effets combinés font que des ours peinent à s’en remettre. Selon le scientifique, la malnutrition est donc une cause de mortalité assez typique chez les ours blancs malades, blessés ou âgés. 

Vision du futur

Communes pour ceux qui fréquentent l’Arctique et les ours polaires, ces images pourraient être plus facilement liées aux modifications de l’écosystème arctique dans le futur (voir le texte plus bas sur les menaces). Et, en ce sens, M. Derocher croit qu’il n’était pas complètement faux d’y voir le visage du changement climatique. Ce n’est pas son visage actuel, mais ce qui est appelé à l’être. 

«Dans cette perspective, c’est ce à quoi ça aura l’air. [...] Quand les effets réels vont s’accélérer, vous verrez beaucoup plus d’ours amaigris et mal nourris.» Les premières victimes seront les plus vieux spécimens et les jeunes, alors que les adultes de 5 à 17 ans s’en sortiront mieux. 

«Si on pouvait faire pause maintenant et rester là où nous en sommes, la situation est acceptable», de l’avis d’Alysa McCall. Sur les 19 populations d’ours polaires réparties dans tout l’Arctique (pour un total estimé de 25 000 individus), trois sont en déclin et les autres seraient relativement stables. La population de l’île de Baffin, où a été capté l’ours mal en point, ne fait pour l’instant pas l’objet d’inquiétudes particulières. 

Comme l’ours émacié de l’île de Baffin pour les activistes environnementaux, une photo d’un ours bien gras pourrait être utilisée par les climatosceptiques pour promouvoir leur position selon laquelle le réchauffement de la planète n’existe pas.

Deux populations au sud de la baie d’Hudson et celle du sud de la mer de Beaufort ont la vie dure. Ironiquement, Mme McCall a vu cette année, près de Churchill au Manitoba, «l’un des ours les plus gras» qu’elle n’avait jamais observés. «J’étais vraiment contente», a-t-elle rigolé.  

Comme l’ours émacié de l’île de Baffin pour les activistes environnementaux, une photo d’un ours bien gras pourrait être utilisée par les climatosceptiques pour promouvoir leur position selon laquelle le réchauffement de la planète n’existe pas. «C’est un bon point!», a reconnu Mme McCall. Tout est encore une question de contexte et de l’importance de raconter avec des faits, et non pas seulement des émotions.

Pareille réflexion a surgi chez son collègue Andrew Derocher au fil de la conversation avec Le Soleil. «[Les images fortes] incitent au dialogue [sur les changements climatiques]. Malheureusement, des gens avec de bonnes intentions sculptent le bâton avec lequel les climatosceptiques nous frappent. Ils prennent ces images et disent que c’est un argument émotif et non scientifique. Je peux comprendre qu’ils en fassent ce portrait», a-t-il philosophé. 

«Mais je reviens toujours à la même chose. La science révisée par les pairs est très solide en ce qui concerne les ours polaires. Nous avons des douzaines de publications qui témoignent des défis auxquels ils font face. [...] Nous n’avons aucune preuve dans l’histoire connue de l’espèce qu’ils ont réussi à s’adapter.»

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CE QU'EN DIT SEALEGACY

Les images-chocs de l’ours polaire ont été captées par le photographe et biologiste canadien Paul Nicklen. Collaborateur assidu de National Geographic, M. Nicklen a cofondé l’organisation SeaLegacy, dont la mission est de «créer des communications visuelles de grand impact afin que la population prenne des mesures pour protéger nos océans». C’est dans le cadre d’une expédition avec cet organisme qu’il est tombé sur le triste animal. Paul Nicklen a affirmé dans la description de sa photo que le mâle n’était pas vieux. M. Nicklen évalue son âge entre 8 ou 10 ans, en se basant sur le visage de la bête. Son calcul est réfuté par plusieurs chercheurs, dont Andrew Derocher. Dans un échange de courriels avec Le Soleil, SeaLegacy s’est défendu d’avoir fait un lien direct avec le changement climatique. «Nous n’avons jamais dit que cet ours était dans cet état en raison du changement climatique. Nous avons toujours affirmé que nous ne savons pas ce qui lui est arrivé», a-t-on plaidé.

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L’ours polaire dépend de la glace marine pour chasser, a expliqué Alysa McCall. Plus la glace est étendue et présente sur une longue période dans l’année, plus il y a d’opportunités pour l’ours de capturer ses proies, comme les phoques.

LES MENACES CONTRE L'OURS POLAIRE

L’ours polaire dépend de la glace marine pour chasser, a expliqué Alysa McCall. Plus la glace est étendue et présente sur une longue période dans l’année, plus il y a d’opportunités pour l’ours de capturer ses proies, comme les phoques. Si le changement climatique se poursuit tel que l’anticipe Polar Bears International — et la communauté scientifique de l’Arctique en général —, les glaces se feront plus rares et les ours, comme d’autres espèces et même les humains, en subiront les effets. Ce qui rend difficile toute prédiction est que chacune des 19 populations ne vivra pas les changements de la même façon. Chose plus certaine, la perte de glace est l’équivalent d’une coupe à blanc pour des animaux terrestres. «C’est une perte d’habitat. Mais on ne peut pas protéger la glace marine en mettant une clôture autour. Ça prend un effort global.» Moins de glace signifie aussi que des espèces qui n’avaient pas accès aux eaux de l’Arctique pourraient s’y rendre, comme l’épaulard. «L’ours polaire n’a pas de compétition, mais si des épaulards devaient atteindre la baie d’Hudson, ça pourrait avoir un impact sur l’alimentation des ours.» L’ours n’est pas le seul animal qui dépend de la glace marine ; ses proies (les phoques) et les proies (poissons) de ses proies aussi.

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LA GLACE AU PLUS MINCE

Selon une étude publiée cette semaine par la National Oceanic and Atmospheric Administration, organisation américaine sous l’égide du Département du commerce, 2017 a été l’année où la glace marine de l’Arctique était la plus mince à son potentiel maximum, mesuré en mars de chaque année. La glace minimale de 2017, enregistrée en septembre, a affiché la huitième plus faible mesure. La température des océans était au-delà de la moyenne, alors que le plancton prolifère comme jamais en Arctique en raison d’une pénétration accrue des rayons du Soleil.