Kathleen Durocher, étudiante au doctorat en histoire à l’Université d’Ottawa, publie une thèse de maîtrise sur les allumettières.

Il y a 100 ans, les allumettières écrivaient l’histoire

Il y a 100 ans aujourd’hui, le 13 décembre 1919, les allumettières de la manufacture E.B. Eddy de Hull s’inscrivaient dans l’histoire. Pour la première fois, un syndicat féminin se dressait devant l’incarnation du capitalisme sauvage.

Le puissant industriel américain est décédé depuis plus de dix ans, mais sa compagnie exploite toujours la main-d’œuvre féminine peu coûteuse de l’Île-de-Hull depuis 1854.

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Un futur premier ministre du Canada, Richard Bedford Bennett, un conservateur, en est alors le principal actionnaire.

Un millier de jeunes femmes canadiennes-françaises ont travaillé dans des conditions dangereuses, pour des salaires faméliques, à l’usine d’allumettes de la Eddy. 

Au péril de leur santé, et plus tard de celle de leurs filles et de leurs petites-filles, elles ont soutenu une entreprise qui était jadis le fleuron d’une industrie aussi essentielle pour la population que nocive pour celles qui y ont travaillé.

Pendant des décennies, elles se font imposer des journées de dix heures. 

Adolescentes pour la plupart, elles passent leurs journées à remplir des boîtes dont les allumettes seront craquées partout dans l’Empire britannique. 

Elles se rendent au travail avec la peur au ventre d’être frappées comme tant d’autres avant elles par l’effroyable nécrose maxillaire et de devoir subir une ablation de la mâchoire, à domicile, faute de pouvoir se payer des soins hospitaliers à Ottawa.

Mais il y a cent ans, les allumettières de Hull ont refusé de se plier une fois de plus aux exigences mercantiles de leur patron. L’augmentation de la durée de la journée de travail était jugée indécente par les allumettières, mais c’est surtout le refus de l’employeur de reconnaître la légitimité du syndicat féminin pour négocier un arrangement qui mobilise les ouvrières.

Tactique courante à l’époque, la Eddy cesse automatiquement la production de son usine et à douze jours de Noël, met ses employées en lockout. 

Les allumettières déclenchent une contre-grève. Du jamais vu pour un syndicat féminin. Quarante-huit heures plus tard, la compagnie fait marche arrière, accepte de revoir ses exigences, ajuste les salaires et reconnaît l’existence du syndicat féminin des allumettières.

La victoire est immense, mais elle jette les bases du conflit de travail de 1924 qui verra naître Donalda Charron dans l’imaginaire collectif. 

Cette deuxième grève mènera à une rude défaite des ouvrières et à la fin du syndicat qu’elles avaient fondé cinq ans plus tôt.

Briser «l’anonymat de la classe ouvrière»

Les allumettières de la E.B. Eddy, à Hull, gagnent peu à peu la place qui leur revient dans l’histoire de la région. Elles n’ont pas encore été érigées au statut de légende comme le grand Jos Montferrand, mais leur héritage collectif devrait être suffisant pour y accéder, croit Kathleen Durocher, étudiante au doctorat en histoire à l’Université d’Ottawa. Sa thèse de maîtrise, publiée récemment et intitulée Pour sortir les allumettières de l’ombre, se veut un regard inédit sur ces jeunes femmes qui, de 1854 à 1928, représentaient plus de la moitié de la classe ouvrière féminine de Hull.

Dès samedi, Le Droit publiera une série d’articles qui permettront d’aller à la rencontre de ces jeunes femmes, jusque dans la relative intimité de leur maison. Grâce aux trois années de recherches de Mme Durocher, une plus grande lumière pourra être faite sur ces ouvrières.

Où habitaient-elles ? Quel était réellement leur apport économique à l’essor de la ville de Hull, et surtout, à la survie de leur ménage ? Qu’est-ce qui a tant marqué le jeune William Lyon MacKenzie King, alors ministre du Travail, lorsqu’il est allé à la rencontre d’allumettières le matin du 17 janvier 1911 ? Son rapport est aujourd’hui introuvable, mais des notes manuscrites de son journal, consultées par Mme Durocher, laissent entrevoir le désespoir et l’effroi qu’ont dû vivre de nombreuses allumettières. Comment les inspecteurs du gouvernement pouvaient-ils si facilement fermer les yeux sur la présence d’enfants de moins de dix ans à l’usine ? Mme Durocher a épluché tous les rapports de l’inspecteur du ministère du Travail relatifs aux usines de la Eddy, de 1884 à 1928.

Brosser un portrait socio-économique précis des allumettières est presque impossible à réaliser, mais l’étudiante au doctorat s’en est beaucoup approchée, après trois ans de travail. « Il n’y avait pas que Donalda Charron », lance Mme Durocher.

Elles ont été plus de 1000 à habiter les rues du Vieux-Hull à l’époque où la Eddy contrôlait le marché de l’allumette dans tout l’Empire britannique. Mme Durocher a pu en identifier 315, surtout grâce aux recensements nominatifs du gouvernement fédéral. Pour la plupart, elle sait où elles habitaient, avec combien des gens, quel salaire elles faisaient, quel âge elles avaient, ainsi qu’un tas d’autres informations qui lui ont permis d’étudier les allumettières comme jamais elles ne l’avaient été auparavant.

Elle ne prétend pas que son analyse est sans faille. Sa recherche se concentre surtout dans les années après 1900.

La disparition d’archives dans le Grand feu de Hull, les biais des agents de recensement et les tabous de l’époque par rapport à la présence des femmes dans les manufactures empêchent la réalisation d’un portrait démographique exhaustif de l’ensemble des quelque 1000 allumettières.

« Comme tous ceux qui font de l’histoire du travail, j’ai fait face à l’anonymat de la classe ouvrière, note Mme Durocher. Il y a peu d’informations sur le sujet et celles qu’on trouve ne sont pas toujours complètes. À l’époque, c’était très mal vu de faire travailler ses filles. L’idée du père pourvoyeur était bien ancrée. Les gens cachaient des choses aux agents du recensement. Les recensements ont lieu tous les dix ans. Les questions posées changent grandement d’un à l’autre. Le roulement de personnel est important à l’usine. La compagnie n’a pratiquement rien conservé sur ses employés et la Ville de Hull n’a absolument rien à ce sujet dans ses archives. »

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EXTRAITS DE L’ARTICLE PUBLIÉ PAR LE DROIT LE 13 DÉCEMBRE 1919

Lockout chez Eddy

Le « lockout » a été déclaré hier soir à la manufacture d’allumettes chez E.B. Eddy, et trois cents personnes, la plupart des filles faisant partie de l’Association ouvrière catholique, sont aujourd’hui sans travail.

C’est la nouvelle qui s’est répandue, hier soir, comme une traînée de poudre dans notre ville. Voilà l’épreuve qui tombe comme une bombe sur la tête de l’Association ouvrière féminine catholique et qui réussira certainement à lui donner la force que des victoires trop facilement remportées ne peuvent donner. Tant que tout marche bien, on ne saisit pas toujours la valeur et la nécessité de l’Association ; c’est une situation comme celle qui est actuellement faite aux employés de la manufacture d’allumettes qui prouve la nécessité de l’union au point de vue protection.

[…] Il y a environ trois mois, la compagnie E.B. Eddy, se trouvant dans un grand besoin de surproduction, proposa aux filles de la manufacture d’allumettes d’accepter le travail de trois équipes, le travail devant se terminer à 8.30 heures du soir. La proposition fut rejetée par les filles.

[…] Les employées ont reçu la réponse officielle de la compagnie, hier soir. On leur a dit qu’il n’y aurait pas d’ouvrage aujourd’hui dans la manufacture et on a afficha en résumé les conditions suivantes qu’il faudrait remplir pour reprendre le travail. […] Les équipes se succéderont de manière à former une journée totale de travail à la fabrique de 7.30 heures du matin à 7.30 du soir, excepté le vendredi où la fabrique fermera à 9 heures du soir.

[…] Celles qui n’accepteront pas le nouveau système seront considérées comme ayant abandonné leur position et elles ne pourront revenir qu’à mesure qu’il se créera des vacances. […] Il n’y aura pas de travail aujourd’hui, samedi, mais la fabrique restera ouverte la journée durant pour permettre aux filles d’aller présenter leur demande de réemploiement selon le nouveau système des équipes.

On nous dit aussi qu’un autre article a été affiché disant que les filles devront s’engager à ne faire partie d’aucune union ou association « secrète ».

[…] Elles ont tenu, hier soir, une grande assemblée et ont décidé unanimement de ne pas aller prendre l’engagement que la compagnie leur demande. Elles disent qu’on a voulu briser leur union avec ce lockout, mais qu’on n’a réussi qu’à la rendre plus vigoureuse.