Une image tirée de La petite Aurore l’enfant martyre, film de 1952 avec Yvonne Laflamme dans le rôle-titre.
Une image tirée de La petite Aurore l’enfant martyre, film de 1952 avec Yvonne Laflamme dans le rôle-titre.

Il y a 100 ans, Aurore l’enfant martyre

Le 12 février, il y aura 100 ans que la petite Aurore Gagnon, de Sainte-Philomène de Fortierville, est morte à la suite des mauvais traitements infligés par sa belle-mère, Marie-Anne Houde. Le jour de cette triste commémoration, la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse tiendra encore des audiences pour comprendre pourquoi une fillette de Granby a connu un sort analogue en 2019. Près d’un siècle sépare Aurore et «Tililly» mais leurs histoires comportent des éléments communs malgré l’évolution des lois et des méthodes éducatives.

Lorsqu’il a lancé en mai la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, le premier ministre François Legault a souhaité qu’il y ait un «avant et un après-Granby».

En 2119, parlera-t-on encore de Tililly comme on le fait aujourd’hui d’Aurore, 100 ans après son décès? 

Les deux fillettes étaient sensiblement du même âge. La première était âgée de 10 ans. La seconde, de 7. 

Aurore a été battue violemment. À coup de manche de hache ou de fourche. Elle a été brûlée un peu partout sur le corps avec un tisonnier rougi. Elle a été privée de nourriture, de vêtements adéquats, de lit et de draps, en plus de devoir avaler de la «lessi», un produit de nettoyage contenant de la soude caustique ou de la potasse. 

Deux vies écourtées à la suite de maltraitance physique et psychologique au sein de leur milieu familial. Deux décès tragiques et inconcevables qui ont choqué et bouleversé le Québec à un siècle d’intervalle.

Existe-t-il d’autres points communs aux deux enfants?

Jean Labbé, un pédiatre retraité du Centre hospitalier de l’Université Laval, cofondateur en 1976 de la première clinique de protection des enfants à Québec, et auteur de «La maltraitance des enfants en Occident. Une histoire d’hier à aujourd’hui», s’est bien sûr intéressé de près à l’histoire d’Aurore, l’enfant martyre, qui a marqué plusieurs générations de Québécois.

Le nom d’Aurore Gagnon figure dans le répertoire du patrimoine culturel du Québec. 

Le professeur émérite de la Faculté de médecine de l’Université Laval a fouillé dans les Archives nationales du Québec et scruté toute la littérature qu’il a pu trouver à son sujet. Lors du 75e anniversaire de la mort d’Aurore, il avait d’ailleurs publié un texte sur son histoire dans la revue Le Clinicien.

M. Labbé se montre d’abord réticent à établir des points communs entre les fillettes de Fortierville et de Granby parce qu’on ne connaît pas encore l’histoire complète et véritable de la petite victime de l’Estrie. «Des enquêtes sont toujours en cours et aucun procès n’a encore eu lieu».

M. Labbé se prête donc prudemment à l’exercice à partir des éléments exposés jusqu’à maintenant dans les médias. Le pédiatre passionné d’histoire nous fait part également des changements législatifs et de l’évolution des pratiques éducatives depuis 1920.

Plusieurs pensent connaître l’histoire de la petite Aurore. Le médecin constate toutefois que celle-ci s’est éloignée des faits avec le temps. Étant donné qu’elle a inspiré une pièce de théâtre (dès 1921), des romans, des livres et des films (en noir et blanc et en couleurs), des mythes entourent l’histoire d’Aurore Gagnon, rapporte M. Labbé.

À partir de ses lectures et recherches, il en fait d’ailleurs une recension qu’il nous transmet par courriel. Dans le lot des «inventions» : que Marie-Anne Houde a contribué au décès de la mère d’Aurore, ainsi qu’à celui de son premier mari et qu’elle était folle. Certes, l’avocat de Marie-Anne Houde a plaidé l’aliénation mentale mais sans succès. Elle a été déclarée coupable de meurtre. Selon certains, le père d’Aurore, Télesphore, était un bon père trompé par sa deuxième femme. En vérité, il battait lui aussi sauvagement son enfant. Il a été reconnu coupable d’homicide involontaire et condamné à la prison à vie. 

Quant à Aurore, il est faux de raconter qu’elle avait rapporté à une voisine, au curé et aux policiers les sévices qu’elle subissait à la maison.

Éric Veillette, auteur de L’affaire Aurore Gagnon, publié en 2015, constate lui aussi que l’histoire de l’enfant martyre s’écarte parfois de la réalité. Des gens portent foi davantage à un film et à un roman qu’à son livre qui retrace le procès de Marie-Anne Houde, à partir du dossier judiciaire conservé aux Archives nationales du Canada, à Ottawa. «On me dit que je me trompe». Dans les salons du livre, des lecteurs lui ont même reproché que son bouquin ne colle pas à ce qu’ils ont vu au cinéma.

M. Veillette reconnaît cependant que les images marquent. Il confie qu’en prenant connaissance des transcriptions sténographiques du procès de la marâtre, des séquences d’un film en noir et blanc sur Aurore défilaient dans sa tête.

Éric Veillette, auteur de L’affaire Aurore Gagnon, publié en 2015, constate que l’histoire de l’enfant martyre s’écarte parfois de la réalité.

Entre faits et ouï-dire, entre histoire et légende 

Signe que des choses ont changé en 100 ans au plan juridique et social, le nom et le prénom de la fillette de Granby ne sont pas étalés dans les médias. Le droit à la confidentialité et à la protection de la vie privée des enfants a été inséré dans la Loi sur la protection de la jeunesse, adoptée par le gouvernement du Québec dans les années 1970.

C’est Régine Laurent, la présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de l’enfance qui a donné le nom de «Tililly» à l’enfant de l’Estrie.

Dans le temps d’Aurore, tout le Québec, et non seulement l’environnement immédiat de la victime, pouvait connaître son identité à son décès, ainsi que celle de ses frères et sœurs, et bien sûr, celle de ses bourreaux présumés Marie-Anne Houde, sa belle-mère, et son père, Télesphore Gagnon. Ces derniers avaient été arrêtés après les funérailles d’Aurore.

Point commun entre Aurore et Tililly, les deux fillettes ne fréquentaient pas l’école.

L’instruction n’était pas encore obligatoire au Québec en 1920. Elle le sera seulement à compter de 1943 pour les enfants âgés entre 6 et 14 ans.

Malgré cette obligation et des balises instaurées pour les parents qui souhaitent faire l’instruction de leurs enfants à la maison, la fillette de Granby a été retirée de l’école et semble avoir échappé à la surveillance des autorités scolaires. 

La fillette de Fortierville comme celle de Granby ont également subi de mauvais traitements physiques et psychologiques dans leur milieu familial. Elles ont été attachées et bâillonnées. 

Le Dr Labbé note de plus que tant dans le cas d’Aurore que celui de Tililly, des membres de leur famille élargie étaient au courant de la maltraitance qu’elles subissaient.

Dans les deux cas, la conjointe du père était la belle-mère des fillettes.

L’épouse de Télesphore Gagnon et la mère de ses cinq enfants, Marie-Anne Caron, a été hospitalisée à Saint-Michel-Archange pour paranoïa. Les enfants avaient dû être placés. Marie-Anne Houde, une veuve et mère de famille, a été engagée comme servante et s’est installée chez Télesphore Gagnon en 1916. Deux ans plus tard, quelques jours après le décès de son épouse, Télesphore Gagnon devient le mari de Marie-Anne Houde. 

Le pédiatre relève une autre similitude dans l’histoire des fillettes. Dans les deux cas, les pères ont affirmé que leur fille avait un caractère difficile. Ils ont de plus raconté qu’elles urinaient et déféquaient un peu partout.

L’histoire de la petite fille de Granby est encore bien fragmentaire. 

Les enquêtes et la commission spéciale en cours permettront de la compléter, mais aussi, de resserrer les mécanismes de prévention de la maltraitance et de protection de l’enfance. 

Le triste destin d’Aurore et les comportements ignobles de Marie-Anne Houde et de Télesphore Gagnon ont aussi réveillé le Québec il y a un siècle. 

Évolution depuis 1920

Éric Veillette a retracé dans un livre de Marie-Aimée Cliche, «Fous, ivres ou méchants. Les parents meurtriers au Québec, 1775-1965» que les dénonciations adressées au bureau du procureur général avaient augmenté après 1920. De 3 entre 1900-1909, de 0 entre 1910- 1919, elles sont passées à 42 entre 1920-1929 et à 59 entre 1930 et 1938.

Jean Labbé rappelle qu’avant 1924, un enfant était considéré comme la propriété de ses parents. L’adoption de la Déclaration de Genève sur les droits de l’enfant, par la Société des Nations, est venue lui conférer des droits spécifiques. 

Il y a eu par la suite, en 1959, l’adoption de la Déclaration des droits de l’enfant par l’Assemblée générale des Nations Unies, puis, en 1989, celle de la Convention relative aux droits de l’enfant.

Le pédiatre souligne aussi que les méthodes éducatives ont radicalement changé au cours du dernier siècle.

Il ajoute que les enfants sont davantage désirés aujourd’hui qu’au début des années 1900 où la contraception et l’avortement étaient interdits à la fois par l’Église et par l’État. Même si Marie-Anne Houde avouait détester les enfants, relate M. Labbé, elle était bien démunie pour empêcher des grossesses successives.

Personne ne prétendra aujourd’hui que les punitions physiques sévères sont nécessaires pour bien éduquer son enfant. En 1920 cependant, plusieurs en étaient persuadés. 

M. Labbé a relevé dans ses recherches que même si Télesphore Gagnon et Marie-Anne Houde ont dit devant plusieurs témoins qu’ils donnaient des coups à Aurore à cause de son «mauvais comportement», aucun d’eux ne s’en est offusqué.

L’avocat de Mme Houde a même justifié la pratique durant son procès. «Vous savez que ça se fait à la campagne, les gens ne se gênent pas pour donner des coups de hart à un enfant».

Le système de protection de l’enfance mise en place dans les années 1970 au Québec oblige de signaler la négligence ou les mauvais traitements infligés à un enfant. La Direction de la protection de la jeunesse a reçu plus de 105 000 signalements l’an dernier.

L’enfant a acquis des droits et un système de protection s’est déployé depuis le décès d’Aurore Gagnon. Mais des failles humaines et organisationnelles demeurent. 

L’histoire montre qu’il faut toujours faire preuve de vigilance et éviter de croire que les garde-fous posés au fil des années garantiront que d’autres enfants ne seront jamais victimes de la négligence et des mauvais traitements de leurs parents et de leurs proches. 


Le monument funéraire d'Aurore Gagnon est un arrêt presque obligé des touristes de passage à Fortierville. Sur la photo, le monument en 2004.

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FORTIERVILLE, UN VILLAGE MARQUÉ PAR LE DESTIN

Par curiosité, mais aussi par compassion pour Aurore Gagnon, quelque 1000 personnes s’arrêtent chaque année au centre d’interprétation de Fortierville, dans le Centre-du-Québec. 

Un siècle après la mort tragique de la fillette de 10 ans, des gens veulent en savoir davantage sur les lieux où elle a vécu sa courte vie. «Ils viennent se recueillir sur sa pierre tombale, y déposent même des toutous», raconte la responsable du centre, Yvonne Lachance, lors d’un entretien téléphonique. «Certains ont subi eux-mêmes de la maltraitance et sont touchés».

C’est le «petit cousin» d’Aurore qui a fait faire une pierre tombale pour celle-ci en 1993, précise la responsable.

Cent ans après sa mort, l’enfant martyre a droit aux mêmes égards que la fillette de Granby et d’autres enfants tués par leurs parents. Elle attire l’attention des grands. Ce qu’elle n’a malheureusement pas eu de son vivant. 

À l’occasion du centenaire du décès d’Aurore, les citoyens de Fortierville, mais aussi de tout le Québec, sont invités à observer une minute de silence, le 12 février, à midi.

Une messe est aussi prévue pour commémorer sa mémoire le 7 mars. Depuis le 20 janvier, un choeur d’enfants répète chaque semaine en vue de l’événement. 

Yvonne Lachance ne cache pas que le village de Fortierville a été «stigmatisé» par le drame qui s’est passé chez Télesphore Gagnon et Marie-Anne Houde. Ce n’est pas ce type de renommée que recherchent les municipalités

Mme Lachance explique que l’implantation d’un centre d’interprétation dans la sacristie de l’église de Fortierville devait se faire dans le respect des descendants des trois familles touchées par les tristes événements, les Gagnon, les Houde, les Caron. 

Elle précise que le centre n’est pas uniquement dédié à l’histoire d’Aurore, l’enfant martyre. Il est aussi question des premiers colonisateurs et de Sainte-Philomène, la «petite sainte aux grands miracles». Brigitte Breton