Chloé Jodoin dépose une fleur parc Mémoire d'Elles, lors d'une vigile tenue hier dans le secteur Gatineau.
Chloé Jodoin dépose une fleur parc Mémoire d'Elles, lors d'une vigile tenue hier dans le secteur Gatineau.

«Il faut savoir briser le silence»

Daniel LeBlanc
Daniel LeBlanc
Le Droit
Il y a bientôt quatre ans que Lucie Medeiros a été froidement assassinée à coups de couteaux de cuisine par son mari dans une résidence du secteur d'Aylmer. Nul besoin de dire que l'émotion était palpable hier soir au parc Minto d'Ottawa pour les trois soeurs cadettes de la Gatinoise qui a connu une fin atroce.
Goretti, Nelia et Suzi s'étaient fait un devoir d'assister à la vigile du 6 décembre commémorant la vie des femmes qui ont vu la violence des hommes les entraîner jusqu'à la mort. Lampions à la main, devant une silencieuse foule d'environ 300 personnes, les trois femmes ont livré un vibrant témoignage, la voix parfois déchirée par les sanglots.
Moment fort de la cérémonie, Suzi Medeiros n'a pas hésité à raconter dans ses propres mots la tragique soirée du 11 décembre 2008. «Une femme en détresse appelle le 911 à 23h59 et de tout son courage dit à l'opératrice: mon mari vient de me tuer! Elle savait qu'elle mourrait et n'avait que 32 ans. Après 11 ans d'enfer, elle avait enfin trouvé la force de quitter son mari (Khalid Gakmakge). Mais elle est morte quelques minutes après minuit de cinq violents coups de couteau dans le thorax, elle avait même des cicatrices dans la colonne vertébrale, a-t-elle décrit. Plus nous apprenions les détails de l'événement, plus un dessin sur les circonstances de sa mort commençait à se peindre dans ma tête. À partir ce jour, l'imagination est devenue mon pire ennemi. J'imaginais ma soeur se débattre en sentant la lame rentrer et sortir de son corps, j'imaginais le son du craquement de ses os.»
Affirmant faire leur deuil progressivement même si les cicatrices ne seront jamais complètement guéries, les soeurs de Lucie Medeiros n'hésitent pas à se remémorer de bons souvenirs d'elle. «Elle n'avait aucune méchanceté, elle était même trop fine. C'était une femme extraordinaire. On pense à elle quasi à chaque minute. Inévitablement, la tragédie vient alors hanter nos esprits, c'est un lourd fardeau. Mais Lucie aurait voulu qu'on continue à être heureuses dans nos vies, alors on avance. Nous avons toujours été des soeurs très unies», a confié Goretti au Droit.
Selon sa soeur Nelia, les femmes victimes de violence ne doivent pas hésiter à déclencher l'alarme et sortir de l'ombre. «Il faut parler malgré la peur, briser le silence. Notre soeur est demeurée silencieuse pendant 11 ans», s'est-elle exclamée. La victime avait finalement annoncé à son époux qu'elle le quittait après avoir avoué une aventure extraconjugale, avant d'être tuée à peine une semaine plus tard.
Soeur de l'une des 14 victimes du drame de l'école Polytechnique, Sylvie Haviernick a elle aussi livré un touchant discours, soutenant que le 6 décembre 1989 a été un point tournant pour notre société. «Pour moi, cette date est liée à jamais à un souvenir indélébile. Ces femmes sont mortes simplement parce qu'elles étaient des femmes. L'histoire est sans originalité, ne cherchez pas plus loin. Peut-être qu'avant cette date, si important soit-il, le phénomène de la violence faite aux femmes nous apparaissait encore abstrait, sans visage, sans importance».