Depuis des mois, les élus travaillent avec rigueur en huis clos dans le dossier de la future bibliothèque Lucy-Faris.

Un iceberg de 44 millions $

ANALYSE / Dix minutes, top chrono. C’est le temps passé en public par le conseil municipal, cette semaine, pour approuver une dépense de 44 millions $.

Ce à quoi ont assisté les Gatinois, mardi, n’est que la pointe de l’iceberg, parce que depuis des mois, les élus travaillent avec rigueur derrière des portes closes dans le dossier de la future bibliothèque Lucy-Faris.

Cela ne fait aucun doute.

Sinon, comment expliquer qu’une fois en public, cette semaine, les élus ont pu prendre une décision de 44 millions $ en moins de temps que ce qu’ils ont consacré au débat sur le libellé d’un avis de présentation pour préparer un projet pilote sur les camions bouffe ?

Le maire Maxime Pedneaud-Jobin avait déjà annoncé ses couleurs quant à la façon dont il souhaite encadrer les débats publics. En avril, au moment de présenter sa nouvelle gouvernance, il affirmait : « ce qui intéresse le public, selon moi, et qui est important pour le droit du public à l’information, ce sont les décisions qu’on prend ».

Bien voilà. C’est dans l’absence presque totale de débat public que le conseil a pris la décision de démolir au coût de 5,7 millions $ un immeuble d’à peine 32 ans qui a coûté près de 14 millions $ à acquérir même si tout le monde le savait complètement dysfonctionnel. Les élus ont aussi pris la décision de dépenser plus de 4 millions $ pour relocaliser près d’une centaine d’employés municipaux. Ils ont décidé de construire un étage d’espace à bureaux de 9 millions $ par-dessus deux étages de bibliothèque à 22,5 millions $. Puis, ils ont décidé de dépenser 2,6 millions $ pour organiser un concours d’architecture afin d’enrober tout ça.

Embargo strict

Les détails du projet, les scénarios à l’étude et le montage financier du projet n’ont pas été présentés publiquement à la table du conseil. Un breffage technique à l’intention des médias auquel seuls Le Droit et Radio-Canada ont participé a tout de même été organisé la veille du vote, mais les journalistes étaient soumis à un embargo strict qui les empêchait de partager avec les citoyens le moindre détail avant le caucus préparatoire du lendemain.

Quelques heures avant le vote, mardi, le président du comité exécutif, Cédric Tessier, a apporté quelques précisions sur des éléments généraux du projet. Des élus d’Action Gatineau ont rappelé l’importance des bibliothèques dans une ville. Le conseiller Jocelyn Blondin a signifié son désaccord et a rappelé que les infrastructures routières sont décrépitude. Louise Boudrias a déploré le manque de profondeur dans le choix des scénarios proposés.

Et voilà pour le travail en public du conseil dans ce dossier.

Le confort du huis clos

Les Gatinois n’ont pu assister à aucun échange public entre leurs élus et les fonctionnaires sur le fait que la Ville entrevoit déjà agrandir la bibliothèque en utilisant le 3e étage en 2031. Ce scénario impliquerait pourtant de nouvelles dépenses pour transformer des espaces à bureaux en bibliothèque.

Sortie de nulle part, la possibilité d’ici là de construire une autre bibliothèque de proximité à Aylmer a été évoquée, mais sans plus de détail ni demande de précision des élus. Le fait que remplacer Place des Pionniers pour 44 millions $ découle d’une estimation de « classe D » a été souligné par M. Tessier. Mais que cela veut dire en réalité que ce montant pourrait facilement être majoré à 55 millions $ n’a fait l’objet d’aucune intervention publique.

Est-ce qu’un seul élu a levé la main dans le confort du huis clos pour exiger des réponses des fonctionnaires sur les raisons qui ont poussé les administrations antérieures à dépenser près de 14 millions $ pour acheter un immeuble qu’elles savaient complètement déficient ? On ne le sait pas. En tout cas, il n’y a pas eu un mot à ce sujet en public.

La conseillère qui profitera le plus de ce projet et qui l’ajoutera sans doute au nombre de ses réalisations lors des prochaines élections, Audrey Bureau, avait précédemment affirmé avoir une préférence pour un édifice de quatre étages, mais elle n’a pas ouvert la bouche une seule fois en caucus préparatoire pour défendre sa position. Cette dernière souhaitait aussi mettre en place une campagne de sociofinancement pour payer une partie du projet. N’eût été des questions des médias, cet aspect du dossier n’aurait jamais refait surface. La proposition a été rejetée par le conseil à la suite d’un débat à huis clos. Plusieurs élus, dit-on, s’y seraient opposés, mais lesquels et pourquoi l’ont-ils fait ? On ne le sait pas.

Tout ça, c’est la partie sous l’eau de l’iceberg. Celle qui demeure cachée. Parce que l’important pour les gens, selon le maire, c’est la pointe. C’est la décision.