L’architecte Phyllis Lambert met en garde les Gatinois et tous les Canadiens contre le projet des tours Brigil.

Un «coup mortel» pour le quartier du Musée

Les opposants aux tours Brigil et partisans de la protection patrimoniale du quartier du Musée reçoivent un appui inespéré et de taille à une semaine d’un des votes les plus importants des dernières années au conseil municipal.

L’architecte montréalaise de réputation mondiale, Phyllis Lambert, a décidé de mettre tout le poids venant avec sa réputation pour interpeller les élus gatinois en leur demandant de tourner le dos au projet Place des peuples et de protéger le quartier du Musée.

L’architecte Phyllis Lambert

Dans une lettre intitulée Les deux tours d’un désastre urbain qu’elle cosigne avec le sénateur Serge Joyal que nous publions aujourd’hui dans nos pages opinions et sur nos plateformes numériques, la fondatrice du Centre canadien d’architecture (CCA) qui a consacré une bonne partie de sa vie et de sa fortune à la promotion de l’architecture et à la préservation du patrimoine bâti n’y va pas par quatre chemins pour alerter le conseil municipal et le reste des Gatinois face aux impacts néfastes qu’aurait, selon elle, le projet du promoteur Gilles Desjardins.

« La construction de ces deux tours porterait un coup mortel à ce quartier, parce qu’il enclenchera le processus irréversible de la spéculation foncière dans le voisinage immédiat, écrivent les deux signataires. Ensuite, il provoquera à moyen terme la disparition de tout un pan d’une vie communautaire enracinée dans l’histoire de la ville et qui relie directement ce quartier à une institution [Musée canadien de l’histoire] qui donne à Gatineau un positionnement particulier dans la capitale nationale. »

En entrevue avec Le Droit, le sénateur Serge Joyal, qui est aussi fiduciaire émérite du CCA, ajoute que l’intervention publique conjointe qu’il fait avec Mme Lambert est motivée par l’importance et l’urgence de protéger le quartier du Musée, non seulement pour les futures générations de Gatinois, mais aussi pour tous les Canadiens.

« Ce promoteur s’apprête à rayer de la carte le cœur historique de Gatineau avec son projet, dit-il. Et ça, tout juste devant le Musée canadien de l’histoire. Il est absolument urgent que le conseil municipal accorde une protection patrimoniale à ce quartier. C’est le cœur historique de Gatineau et ça se veut une plus-value culturelle et historique pour toute la capitale fédérale. Ça doit être protégé et mis en valeur. »

Le sénateur Joyal insiste aussi auprès des élus municipaux pour qu’ils prennent le temps de faire une réflexion sérieuse avant de statuer. « Un projet de cette ampleur, ça changerait complètement le paysage urbain du cœur de la capitale nationale, dit-il. Poser un tel geste comme politicien, ça doit se faire avec beaucoup de précautions. Paris a fait une grave erreur avec la tour Montparnasse et tout le monde là-bas le regrette aujourd’hui. La décision que doit prendre le conseil municipal de Gatineau engage l’avenir de toute la région. »

Après des mois, voire des années de débat, le conseil municipal de Gatineau devra voter, le 28 août prochain, à savoir s’il accorde ou pas une protection patrimoniale au quartier du Musée. Un vote indicatif fait en juin dernier s’était terminé avec 9 votes pour et 9 votes contre. La conseillère Audrey Bureau était absente.

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PHYLLIS LAMBERT EN BREF

› Elle est née en 1927 à Montréal, elle est la fille de l’homme d’affaires Samuel Bronfman et la sœur de Charles Bronfman

› Elle a consacré une bonne partie de sa vie et de sa fortune à la promotion de l’architecture et du patrimoine

› Elle a élaboré les plans du mythique Seagram Building de New York et de la TD Tower de Toronto 

› Elle fonde en 1979 le Centre canadien d’architecture, un centre de recherche reconnu mondialement

› Elle a participé à la fondation d’Héritage Montréal

› Elle détient 27 doctorats honorifiques dans des universités d’Amérique du Nord et d’Europe

› Elle a reçu de très nombreuses distinctions partout dans le monde

› Elle est faite Compagnon de l’Ordre du Canada en 2002 et Grand chevalier de l’Ordre national du Québec en 2005, les deux plus hautes distinctions civiles au Canada et au Québec

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EXTRAITS DE LA LETTRE LES DEUX TOURS D'UN DÉSASTRE URBAIN

« La construction de ces deux tours porterait un coup mortel à ce quartier, parce qu’il enclenchera le processus irréversible de la spéculation foncière dans le voisinage immédiat. »

« On ne peut soutenir, comme on l’avance, que le projet Brigil ne provoquera que la destruction de quelques maisons et que les autres peuvent être protégées. Cette affirmation est contraire à la logique même de la spéculation inhérente constatée partout où des tours s’installent. »

« Gatineau doit pouvoir construire son avenir en s’appuyant d’abord sur ce qui la distingue […] ce sont ces bâtiments qui nous disent ce qu’a été Gatineau, ce qui y a été vécu, ce qui constitue son identité. C’est cette architecture qui est la mémoire physique de son histoire […] si on laisse détruire ce quartier, il n’y aura plus de passé ; sans passé il n’y a plus de mémoire, et sans mémoire il n’y a plus d’identité. »

« Gatineau a une occasion unique de faire des choix d’avenir, ceux dont les générations futures lui seront reconnaissantes. »

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Camille Villeneuve estime que le projet Place des peuples est un dossier «bien monté».

MULTIVESCO APPUIE BRIGIL

Le président fondateur de Multivesco, Camille Villeneuve, demande aux élus gatinois de faire preuve d’ouverture face au projet Place des peuples qu’envisage de réaliser le grand patron de Brigil, Gilles Desjardins, sur la rue Laurier, en bordure du quartier du Musée.

M. Villeneuve était jusqu’ici demeuré publiquement très discret dans ce dossier, mais le promoteur a mis fin à la réserve qu’il s’imposait en achetant une demi-page de publicité dans l’édition du Droit de samedi afin d’interpeller le conseil municipal. « Je ne peux demeurer silencieux dans le contexte de grandes décisions qui influenceront le tissu urbain du quartier du Musée et de la Ville de Gatineau pour les prochaines années », a précisé dans sa lettre M. Villeneuve.

Ce dernier affirme avoir pris connaissance du projet Place des peuples, « un dossier bien monté avec des arguments qui m’apparaissent solides », dit-il.

L’expérience vécue par Multivesco dans un projet immobilier à Chicago fait dire à M. Villeneuve que l’équilibre entre le développement immobilier et la protection du patrimoine n’est pas toujours évident à atteindre, sans pour autant être impossible. « Je prône un développement qui saura préserver le caractère patrimonial et historique de la ville, tout en permettant une cohabitation avec un développement économique respectueux », ajoute-t-il.

Reprendre le dialogue

S’adressant directement au maire Maxime Pedneaud-Jobin, aux conseillers et à l’homme d’affaires Gilles Desjardins, le président de Multivesco lance un appel au dialogue. « Je souhaite ardemment [qu’ils] puissent reprendre le dialogue et se permettent d’envisager des alternatives pouvant atteindre l’équilibre d’un développement immobilier respectueux du patrimoine et de l’histoire, pour le bien de notre jeune ville vouée à un avenir brillant », poursuit-il. M.

Villeneuve a décliné la demande d’entrevue faite par Le Droit.