L’architecte Phyllis Lambert martèle que les tours Brigil n’apporteront rien à la ville de Gatineau à part des revenus de textes.

Tours Brigil: Phyllis Lambert en rajoute

Le concept de citation patrimoniale « moderne et flexible » proposée par le promoteur Gilles Desjardins pour intégrer ses tours de 35 et 55 étages se résume à des mots qui ne trouveront jamais un ancrage dans la réalité, affirme l’architecte de renommée mondiale, Phyllis Lambert.

« Ce concept n’existe pas, lance-t-elle en entrevue avec Le Droit. Si le promoteur veut protéger le patrimoine, qu’il aille ailleurs. Son projet viendrait changer tout le quartier, toute sa structure, et sa vie. Au lieu d’intensifier la vie du quartier avec son projet, il va la ruiner et la mettre à la poubelle. Les gens dans ces tours ne seront jamais de vrais résidents du quartier qui auront à cœur la vie de cette petite communauté. De tels projets dans un ensemble comme le quartier du Musée détruisent l’esprit même d’une ville. Ce projet de tours n’apportera rien au centre-ville de Gatineau, sauf des revenus de taxes. »

Mme Lambert a fait publier, dans l’édition du Droit de lundi, une lettre intitulée « Les deux tours d’un désastre urbain » qu’elle cosigne avec le sénateur Serge Joyal et dans laquelle elle s’oppose au projet Place des peuples dans le quartier du Musée. Les deux signataires affirment que le projet de Brigil porterait un « coup mortel » au quartier du Musée parce que, disent-ils, il enclenchera le processus irréversible de la spéculation foncière dans le voisinage immédiat.

« Ce projet va à l’encontre des valeurs de toutes les villes contemporaines, soutient celle qui a fondé, en 1979, le Centre canadien d’architecture (CCA). Partout, on tente de conserver les quartiers authentiques où il y a des bâtiments patrimoniaux et surtout où il y a une vie de quartier bien implantée. On ne peut pas arrimer de telles tours avec le patrimoine de ce quartier. Pour conserver le patrimoine, il ne suffit pas de préserver des bâtiments. Il faut aussi protéger leur environnement, il faut protéger l’ensemble qui leur donne un sens. Ça n’a pas de sens. Pourquoi vouloir détruire quelque chose qui existe depuis si longtemps, qui donne une vraie qualité de vie dans la ville ? C’est un non-sens. »

Mme Lambert est d’avis qu’un quartier profitant d’une protection patrimoniale n’est pas pour autant figé dans le temps. « Il est possible de densifier, ça se fait avec un zonage qu’il faut respecter, dit-elle. Et quand on densifie, il faut absolument le faire en respectant la structure du quartier en question. Une ville doit tout faire pour conserver son patrimoine. Les promoteurs essaient n’importe quoi, c’est partout pareil, et ils ont le droit d’essayer, mais une ville se doit de les contrôler si elle veut conserver sa qualité de vie. »

L’architecte montréalaise de 91 ans insiste auprès des élus municipaux gatinois afin qu’ils stoppent le projet Place des peuples dans le quartier du Musée et qu’ils fassent tous les efforts possibles pour protéger et améliorer le secteur. « J’espère que le conseil municipal va trouver une façon de préserver la vie de quartier et son centre-ville. Des tours, ça peut être bien, mais ça ne peut pas s’élever dans le ciel à partir d’un ensemble complètement différent sans égard à la structure de la ville et du quartier. »

Le conseil municipal doit voter sur le projet de protection patrimoniale du quartier du Musée le 28 août prochain.

Le promoteur Gilles Desjardins estime que sa proposition de citation patrimoniale «moderne et flexible» permettrait de préserver le patrimoine du quartier du Musée.

DESJARDINS CROIT DÉTENIR LA SOLUTION

La sortie d’une architecte de renom contre les tours de Brigil au centre-ville de Gatineau n’est pas passée inaperçue. Surtout pas chez le président de l’entreprise, Gilles Desjardins, qui croit déjà détenir la solution à l’un des principaux impacts négatifs qu’aurait son projet, selon Phyllis Lambert.

Dans leur lettre ouverte publiée lundi dans Le Droit, l’architecte montréalaise de réputation mondiale, Phyllis Lambert, et le sénateur Serge Joyal soutiennent notamment que la réalisation du projet Place des peuples « porterait un coup mortel à ce quartier, parce qu’il enclenchera le processus irréversible de la spéculation foncière dans le voisinage immédiat ».

Pour M. Desjardins, sa proposition de citation patrimoniale « moderne et flexible » dévoilée en mai dernier permettrait d’éviter une surenchère et la démolition de maisons à valeur patrimoniale au détriment d’autres gratte-ciel.

« Ça va faire en sorte de sauver ces bâtiments qui ont besoin de rénovation. Les propriétés vont prendre de la valeur. Ça, c’est définitif, mais qui peut être contre ça ? Ça va créer une valeur. Donc, les gens qui vont investir pour rénover leur immeuble, ça va créer une plus-value », soutient Gilles Desjardins en entrevue avec Le Droit.

Pour ce qui est de l’autre principal effet négatif potentiel des tours de Brigil, selon Mme Lambert et M. Joyal, soit « la disparition [à moyen terme] de tout un pan d’une vie communautaire enracinée dans l’histoire de la ville », M. Desjardins estime qu’il souhaite travailler avec tous les intervenants pour trouver des solutions. « Chaque contrainte, on peut trouver une solution ou bonifier la solution actuelle, affirme le président de Brigil. On va travailler pour qu’il y ait plus de positif que de contraintes. »


« «Qui peut être contre ça ? Ça va créer une valeur.» »
Gilles Desjardins, au sujet de son projet Place des peuples

Le premier vice-président de la Chambre de commerce de Gatineau, David Gomes, croit par ailleurs que le conseil municipal devrait, mardi prochain, se prononcer contre la proposition actuelle de citation patrimoniale pour le quartier du Musée. « On ne vote pas contre le patrimoine, on vote contre pour se rasseoir et refaire un règlement gagnant-gagnant qui va respecter le patrimoine et développer la vitalité économique de la région, pour le bien de tout le monde », souligne M. Gomes.

Le conseiller d’Hull-Wright – où se trouve le quartier du Musée –, Cédric Tessier, longtemps opposé à la construction de tours à l’emplacement proposé, s’est réjoui de voir une architecte de la trempe de Phyllis Lambert s’intéresser au débat gatinois. « Ça démontre à quel point c’est un enjeu qui n’est pas seulement régional, c’est un enjeu national, tout simplement. Je suis heureux, je dirais même honoré, d’avoir l’appui de quelqu’un d’aussi prestigieux que Mme Lambert. J’espère que ça va faire la différence pour les quelques élus qui sont encore indécis. »

Rappelons qu’un vote indicatif en juin dernier sur la citation patrimoniale du quartier du Musée avait mené à une égalité. Lundi, Le Droit n’a pas été en mesure de joindre la conseillère Audrey Bureau, absente le jour du vote, pour obtenir sa réaction face à la lettre de Mme Lambert.

Le conseiller Daniel Champagne qui a ouvert la porte à un changement de position sur cette question la semaine dernière réitère que c’est véritablement l’opinion des citoyens de son district qui influencera sa décision.