L’espace cyclable sur le boulevard Saint-Joseph est le début d’une nouvelle ère à Gatineau.

Partage d’asphalte 101

ANALYSE / Si le cas du boulevard Saint-Joseph est vraiment annonciateur de ce qui se prépare à Gatineau en termes de planification, piétons, cyclistes et automobilistes devront s’habituer à partager leur cher asphalte.

Ce n’est pas vraiment l’aménagement d’une piste cyclable que le conseil municipal a adopté, cette semaine. Les élus auraient pu le faire. Ils en avaient le choix. L’administration, après s’être fait dire de retourner à ses tables à dessin, a bel et bien présenté ce que ça impliquerait d’intégrer une véritable « piste cyclable » sur cette artère dont le coût du réaménagement dépassera vraisemblablement 60 millions $.

Aux yeux de l’administration gatinoise, une « piste cyclable », c’est une infrastructure séparée, ou à la limite protégée de la circulation des véhicules. Pour y arriver sur Saint-Joseph, plusieurs dizaines d’arbres auraient dû être sacrifiés. Le concept de rue d’ambiance promis aux commerçants et aux résidents en aurait souffert. Le nombre d’acquisitions d’emprises privées aurait été un peu plus élevé. Les risques de devoir procéder à des expropriations étaient plus grands.

Le conseil s’est finalement tourné vers un compromis qu’il croit plus acceptable socialement : une « rue partagée ».

Changement de culture

Saint-Joseph ne sera pas juste un beau boulevard complètement réaménagé, avec des arbres, des « placottoires » et de l’ambiance. Ce sera aussi une classe grandeur nature pour ses usagers. Un cours sur le partage de la route. Rue complète 101.

Essentiellement, ce que le conseil a obtenu en renvoyant les fonctionnaires à leurs crayons, c’est une bande de 1,5 m le long de l’artère pour faire de la place aux cyclistes. Seule une ligne blanche peinte au sol délimitera l’espace pour les voitures, camions de livraison et autobus de la STO, et celui accordé aux cyclistes.

Ces 150 cm d’asphalte dénotent à eux seuls l’amorce d’un changement de culture qui forcera bien des automobilistes à adapter leur façon de conduire en ville. D’ailleurs, les voies pour les véhicules seront réduites à leur minimum acceptable. L’ère du tout à l’automobile tire à sa fin à Gatineau. C’est un vrai « régime minceur », s’est félicitée la conseillère Maude Marquis-Bissonnette par qui le concept de rue complète est arrivé à la table du conseil, il y a quelques mois seulement.

Sans étude d’impact sur la circulation ni recommandation des services, le conseil a aussi décidé à l’unanimité que la vitesse maximale sera réduite à 40 km/h. Les études, ce sera pour une autre fois. Le confort des cyclistes a eu le dessus sur le débit des voitures. « De toute façon, on roule bien rarement à 50 km/h sur Saint-Joseph », a ironisé la conseillère Louise Boudrias.

Il n’y a pas que les automobilistes qui devront apprendre à partager. Les piétons aussi. Le nouveau Code de la sécurité routière permet désormais aux cyclistes de circuler sur les trottoirs. Ce sera d’ailleurs l’endroit recommandé pour les vélos sur près du quart du boulevard réaménagé d’ici 2021. « Ce sera une rue complètement partagée, a insisté le responsable du dossier vélo au conseil, Daniel Champagne. L’affichage pour le rappeler à tout le monde sera omniprésent sur le boulevard. »

Le ballon a été échappé dans le cas du boulevard Gréber. Les cyclistes ont été déportés sur la rue Saint-Antoine. Les plans du réaménagement du chemin Pink ont été modifiés à la toute dernière minute pour y ajouter un trottoir des deux côtés. La conseillère Audrey Bureau estime que toute la joute politique qui a entouré le dossier du boulevard Saint-Joseph ce printemps fait de cette artère un « symbole » de la volonté du conseil municipal de prendre le virage des déplacements actifs. Le réaménagement à venir de la rue Notre-Dame et l’éventuel prolongement du boulevard de La Vérendrye, dont l’élaboration du projet vient de s’amorcer, sont les prochains véritables tests pour l’administration municipale et les élus gatinois.

Il sera aussi intéressant de voir à quelle vitesse le conseil sera prêt à avancer dans son plan directeur vélo, dévoilé il y a deux semaines. La hauteur des investissements n’est pas encore connue, mais la réalisation du « minimum acceptable » d’ici 2025, selon M. Champagne, à savoir l’aménagement de 150 km supplémentaires de liens cyclables à travers la ville, coûtera plusieurs millions de dollars. D’importantes décisions devront être prises dès l’étude du prochain budget, en novembre. Un véritable virage vers le transport actif nécessitera plus que le partage de l’asphalte. Les budgets réservés aux infrastructures routières devront aussi être mieux partagés.