Véronique Rivest
Véronique Rivest

Le Soif-Bar à vin pris au centre d’une guerre immobilière

EXCLUSIF / Un bras de fer juridique et immobilier en cours dans le centre-ville de Gatineau pourrait ultimement signer l’arrêt de mort du bar à vin Le Soif fondé en 2014 par la sommelière de réputation internationale, Véronique Rivest, a appris Le Droit.

L’homme d’affaires Pierre Brisson tente de faire reconnaître par le tribunal ce qu’il estime être une entente sur une offre d’achat de 975 000 $ qui serait survenue entre lui et la propriétaire de l’immeuble situé au 86-88 de la rue Montcalm, Carole Lafrance, le 1er octobre 2019. Il se base sur un « accord de volonté » qui aurait eu lieu par le biais d’une notaire impliquée dans le dossier.

D’après les documents de cour que nous avons obtenus, Mme Lafrance réfute vivement les prétentions de M. Brisson et soutient qu’aucune entente n’a pu être conclue entre les deux parties puisque, dit-elle, un accord de vente a officiellement été signé entre elle et Mme Rivest. La sommelière bénéficiait d’ailleurs d’une option d’achat sur le 86-88 Montcalm dans son bail.

Pierre Brisson est à la tête de Brisson Peinture depuis plus de 35 ans. Il a fait l’acquisition du 84, rue Montcalm en novembre 2018 dans le but d’y développer un projet immobilier mixte de 84 unités de logement. Rapidement, il informe Mme Lafrance, propriétaire de l’immeuble voisin, de son intention d’étendre ses acquisitions dans le secteur et lui fait part d’un intérêt marqué pour le 86-88 Montcalm. Dans les mois qui suivent, M. Brisson multiplie les approches auprès de Mme Lafrance dans le but d’acquérir son immeuble.

Cette dernière ne ferme pas la porte à une éventuelle transaction, mais répète à plusieurs reprises qu’elle souhaite d’abord offrir la chance à Véronique Rivest d’en faire l’acquisition pour assurer la pérennité de son commerce. M. Brisson accentue la pression sur Mme Lafrance vers la fin de l’été, si bien qu’il fait une offre d’achat le 10 septembre. Mme Lafrance aurait ensuite formulé une contre-proposition assortie de quelques conditions. La contre-proposition est acceptée par M. Brisson le 1er octobre par le biais de la notaire au dossier. Dans son esprit, il y a entente pour la vente de l’immeuble.

Quelques heures plus tard, Mme Lafrance, par la voie d’un courriel, avise qu’elle ne donnera pas suite à la promesse d’achat puisqu’elle vient d’accepter une offre de Mme Rivest. D’après les documents de cour, l’offre d’achat de Mme Rivest est officiellement signée le 3 octobre.

En entrevue avec Le Droit, l’avocat représentant Pierre Brisson, Me Pierre McMartin, explique que, selon lui, l’option d’achat dont dispose Mme Rivest n’est pas un élément pertinent dans ce dossier. « On prétend qu’il y a eu une entente et cela a été confirmé par la notaire devant le sténographe de la cour, indique Me McMartin. On a donc obtenu une saisie avant jugement et un recours en passation de titre. On réclame que la vente, comme le demandait la vendeuse, soit effective au 1er janvier 2020. Notre position c’est qu’il y a eu un accord de volonté. Un contrat a été conclu avant que Mme Rivest fasse son offre et cela doit être respecté. »

Toutes les procédures sont cependant bloquées en raison de la pandémie de COVID-19.

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« J’ai l’impression d’avoir contre moi du monde avec de gros moyens, du monde qui a les poches profondes et pour qui faire traîner les choses en justice longtemps n’est pas un problème. »
Véronique Rivest

VÉRONIQUE RIVEST A L'IMPRESSION D'ÊTRE VICTIME DE «BULLYING»

L’une des meilleures sommelières au monde, Véronique Rivest, n’a aucunement l’intention de se lancer dans l’immobilier. Si elle souhaite acheter le 86-88 de la rue Montcalm, c’est d’abord pour assurer la pérennité de son bar à vin Le Soif, ouvert en 2014, mais aussi, dit-elle, pour l’amour profond qu’elle voue au Vieux-Hull. 

Son rêve serait cependant en péril si les conclusions du bras de fer immobilier et juridique initié par l’homme d’affaires Pierre Brisson ne tournent pas en sa faveur. «J’ai l’impression d’avoir contre moi du monde avec de gros moyens, du monde qui a les poches profondes et pour qui faire traîner les choses en justice longtemps n’est pas un problème, déplore-t-elle. J’ai l’impression de vivre du bullying.»

Mme Rivest rappelle que Le Soif est «le projet de toute une vie qui doit s’inscrire dans le temps». Les procédures juridiques entamées par M. Brisson lui sont tombées dessus «un peu comme une bombe sur la tête», dit-elle. L’ensemble immobilier incluant le 86-88 et le 84 de la rue Montcalm projeté par M. Brisson sonnerait l’arrêt de mort du bar à vin Le Soif, assure-t-elle. La sommelière précise que le projet de l’homme d’affaires se résumerait pour elle à se voir montrer la porte à la fin de son bail, ou à devoir fermer son commerce pendant deux ans, le temps de la démolition et la reconstruction, ce qui n’est pas une option viable pour elle.

Fille de Hull

«Je suis une fille de Hull. Je suis née et j’ai grandi dans Val-Tétreau. J’ai fait mes premières armes en restauration et dans le monde des bars dans le Vieux-Hull. Mon entreprise ne vit pas d’elle-même. Elle s’inscrit dans un lieu, dans le temps et dans une communauté. Je ne suis pas dans la restauration sur la rue Montcalm pour faire de l’argent. C’est surtout par passion et parce que j’aime beaucoup le quartier. J’ai vécu les démolitions dans le centre-ville et mon Dieu que ça nous a fait mal.»

Mme Rivest souhaite aussi acheter l’immeuble du Soif pour conserver le cachet de la rue Montcalm. «Je tiens au Vieux-Hull, insiste-t-elle. C’est important de maintenir une mixité et d’avoir différents types de commerces et de bâtiments. Pouvons-nous conserver les quelques bâtiments qui ont encore du charme dans le Vieux-Hull plutôt que les démolir pour construire du nouveau tout pareil ? Revitaliser un centre-ville, ça ne se fait pas juste à coup de condos à 1500 $. Au-dessus du Soif il y a deux logements abordables. Ça aussi c’est nécessaire à la vie d’un centre-ville.»

Démarches surprenantes

Les démarches de Pierre Brisson sont d’autant surprenantes pour Mme Rivest qu’elle affirme avoir une offre d’achat acceptée et signée de la propriétaire des lieux, Carole Lafrance. «Je ne suis pas avocate ni spécialisée dans le domaine immobilier, mais il me semble que lorsqu’on a une option d’achat inscrite au bail et une offre d’achat acceptée et signée, il me semble que c’est done deal», affirme Mme Rivest.

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Le maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin

PEDNEAUD-JOBIN S'INTERPOSE

La sommelière Véronique Rivest pourra compter sur un appui de taille en la personne du maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin, pour l’aider à sauver son bar à vin Le Soif. 

En entrevue avec Le Droit, le maire Pedenaud-Jobin a assuré Mme Rivest de son appui « le plus total », et a averti qu’il allait faire tout ce qui est en son pouvoir pour éviter la fermeture de ce commerce qui, dit-il, « fait rayonner Gatineau bien au-delà de ses frontières ». 

Le maire laisse entendre qu’il s’opposerait à une demande de démolition du 86-88 Montcalm. « L’éventuel projet de remplacement, que je n’ai pas vu, pourrait impliquer une démolition, dit-il. Nous [conseil], on peut s’opposer à la démolition. Tout ce qu’on peut faire pour que Le Soif reste là, dans cet édifice, on va le faire. Le message que j’envoie c’est que Le Soif est extrêmement précieux pour moi et pour le centre-ville de Gatineau et j’ai de la difficulté à imaginer un projet qui le mettrait en danger avec lequel je serais d’accord. Même penser mettre Le Soif en danger est selon moi une erreur de vision. » 

Le maire Pedneaud-Jobin rappelle que Le Soif est « très exactement ce qu’on veut dans notre centre-ville ». Il s’agit, dit-il, d’un commerce de destination qui donne du prestige au centre-ville. La présence d’un tel commerce ne doit pas être sous-estimée, ajoute-t-il. Le Soif a été nommé deux ans de suite parmi les 50 meilleurs bars au Canada. « Perdre ça, ou le mettre en danger, c’est faire l’inverse de ce qu’on veut faire au centre-ville, insiste-t-il. J’ai hâte que le marché reconnaisse de façon claire l’intérêt de respecter le plan qu’on a pour le centre-ville. »