L’historienne Michelle Guitard pose devant le 148 Notre-Dame, l’ancienne maison de Guy Sanche.

Le Quartier du musée décortiqué

C’est avant tout par militantisme patrimonial que l’historienne-conseil et auteure Michelle Guitard a décidé de se replonger dans le travail qu’elle a amorcé il y a plus de 25 ans à la demande de la Ville de Hull qui consistait à documenter la valeur architecturale et patrimoniale du Quartier du musée.

Personne n’a autant approfondi la connaissance historique que Mme Guitard dans ce quadrilatère que certains souhaitent protéger et que d’autres voudraient transformer. Elle vient de publier le fruit de son travail, Le Quartier du musée — Histoire et architecture aux Presses de l’Université d’Ottawa. Le lancement de l’ouvrage a lieu lundi, à 18 h, à la Maison du citoyen. Le maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin, fait partie des invités d’honneur.

« Mes évaluations patrimoniales amorcées en 1990 n’ont pas été publiées, mais elles ont été utilisées par la Ville de Hull pour encadrer la restauration de certains bâtiments, explique l’historienne. Après 1998, je n’ai plus retouché à ça, mais quand Brigil a annoncé vouloir construire ses tours, j’ai décidé de mon propre chef de poursuivre le travail. Il faut que les gens et les échevins connaissent la vraie valeur de ce quartier. Ils ne peuvent pas contribuer à la démolition que quelque chose qui a une valeur patrimoniale aussi importante que celle-là. »

L’ouvrage fait près de 400 pages. Il contient les analyses architecturales, historiques, d’ancienneté et d’authenticité des 63 bâtiments qu’abrite le Quartier du musée. Mme Guitard a de plus remonté toute la chaîne de titres pour chacune des propriétés. Cela permet de connaître qui ont été les propriétaires et les locataires de tous les immeubles, de 1871 à 2016. C’est carrément l’histoire du quartier et d’une partie de la région qui s’inscrit dans cette analyse. On voit, par exemple, comment certaines institutions publiques ou catholiques sont passées à des intérêts privés. L’exemple de l’Académie Sainte-Marie, située au 115, rue Champlain, en est un exemple frappant. L’immeuble appartient aujourd’hui à l’homme d’affaires Nader Dormani.

« Ce ne sont pas tous des bâtiments d’envergure, ce ne sont pas toutes des œuvres architecturales, mais ils sont tous représentatifs des différents styles architecturaux présents dans la région à l’époque, explique Mme Guitard.

Les gens oublient que le Quartier du Musée a profité de la direction du vent lors des deux grandes conflagrations qui ont détruit la Ville de Hull, celle de 1888 et la plus marquante, le Grand feu de 1900. L’ensemble que représente le Quartier du musée est le témoin le plus ancien des références socioéconomiques et historiques de la société catholique et canadienne-française de la région, précise l’auteur.

Même le plan cadastral du quartier est d’origine, lance Mme Guitard. «C’est le plan cadastral qui a été emprunté pour pratiquement tout le centre-ville, dit-elle. C’est le cadastre fait par l’arpenteur engagé par le fils de Philemon Wright, Ruggles Wright. Les maisons sont anciennes, mais la structure du quartier est encore celle d’origine.»

La chaîne de titre des propriétés que publie Mme Guitard dans son livre met aussi en lumière les différentes vagues spéculatives qui ont touché le quartier. Il y a d’abord eu les années 1970 où la spéculation était très importante. La deuxième vague arrive à la fin des années 1980, avec la construction du Musée canadien de l’Histoire. «Nous vivons actuellement la troisième grande vague, elle est très évidente, et elle est causée par le projet des tours Brigil.»

UN QUARTIER, SES MAISONS, SON HISTOIRE

L’historienne et auteur Michelle Guitard a procédé à l’analyse architecturale des 63 immeubles qu’abrite le Quartier du musée. Dix immeubles toujours debout ont été construits avant 1888. Une trentaine d’autres maisons ou institutions ont aussi été érigées avant le Grand feu de 1900. Elles sont les derniers vestiges d’une ville qui a presque entièrement été détruite par les flammes. Michelle Guitard a remonté la chaîne des titres de propriété de tous les immeubles du quartier. L’exercice fait par l’auteure s’est étendu sur une période de 25 ans. Il lui permet de refaire l’histoire du secteur à partir des propriétaires et des locataires, maison par maison. Il ne fait aucun doute dans son esprit, le Quartier du musée a une valeur patrimoniale importante pour Gatineau et tout l’Outaouais.

61-63, rue Victoria

On est devant la plus vieille maison du quartier. Les informations la concernant permettent de remonter jusqu’à 1871. Elle a survécu aux deux grands feux, 1888 et 1900. Son style est directement importé de la Nouvelle-Angleterre. Le revêtement d’origine, de la brique, est toujours en place sous le revêtement de stuc posé vers 1940. Les ouvertures d’origine des fenêtres ont été conservées. Malgré son apparence négligée, le 61-63, rue Victoria a une valeur patrimoniale et historique indéniable. L’auteur Michelle Guitard précise toutefois que son emplacement, juste en face d’édifices fédéraux, en fait un haut lieu de spéculation. Le dernier nom inscrit au registre de la propriété est Pierre Lechantre. Il a acquis l’immeuble en 2015.

133, rue Champlain — Maison Fournier-Trépanier

Construite en 1908 par Joseph Fournier, menuisier et chef de chantier de nombreuses autres maisons dans le Quartier du musée. Il en fera sa résidence familiale. Ses héritiers la vendront à Alphonse Tessier, capitaine des pompiers d’Ottawa, chef des pompiers de Hull en 1911 et président de l’Association des chefs pompiers du Dominion dans les années 1920. Un bailleur de fonds la reprendra à la mort de Tessier, en 1932. Louée par le ministère des Travaux publics et son représentant, Arthur Fréchette, c’est de cette résidence que s’est fait l’expropriation des terrains du parc Jacques-Cartier, en 1944, pour le gouvernement fédéral. Tous les bâtiments, estrades et autres constructions appartenant aux deux Hullois, Lucien Massé et Donat Vien, deviennent la propriété de la Courrone. Le stade de baseball construit en 1905 près du pont Alexandra a été utilisé jusque dans les années 1950. Il avait été construit sur le lieu même de la première patinoire intérieure de Hull.

141-143, rue Champlain — Maison Filteau

Construite avant 1884. Elle est un rappel précis du style des plus anciens bâtiments construits dans le centre-ville. Elle a survécu aux deux grands feux. Sa valeur patrimoniale est importante. Elle est vendue à Capital Trust en 1946 et sera par la suite revendue à un promoteur immobilier à la tête d’une société qui regroupe 33 maisons dans le centre-ville de Hull. Comme plusieurs autres de ces propriétés, elle a été revendue à plusieurs reprises. Les efforts pour en conserver son authenticité sont salués par l’historienne Michelle Guitard.

172-174, rue Champlain — Maison Alexandre Taché

Construite en 1909 par Joseph Bourque. L’homme politique le plus important de la région des années 1930-1940, Alexandre Taché en fera sa résidence à partir de 1942. Ancien Bâtonnier du Barreau de Hull, il se fait élire sous la bannière de l’Union nationale en 1936. Il sera défait en 1939, mais réélu en 1944, 1948 et 1952. Il sera président de l’Assemblée législative du Québec pendant dix ans. C’est dans cette maison que séjournait l’ancien premier ministre du Québec, Maurice Duplessis, lorsqu’il était de passage en Outaouais.

118, rue Notre-Dame-de-l’Île — Presbytère de l’église Notre-Dame

Construit en 1889. De style Second empire et néo-roman, il est réputé comme l’un des plus prestigieux bâtiments de Hull encore debout. Il s’agit de l’un des derniers éléments marquants de l’importance des institutions religieuses dans la région. Il était à l’origine rattachée à l’église Notre-Dame qui a brûlé et été détruite le 13 septembre 1971. La grosseur du presbytère est tout ce qui reste aujourd’hui pour donner une idée de l’importance que pouvait prendre l’ancienne église dans le quartier. L’immeuble est maintenant intégré à l’hôtel Sheraton Four Points. L’intérieur a complètement été transformé. Il ne reste que quelques boiseries rappelant ce qui était jadis en quelque sorte le quartier général de l’Église catholique en Outaouais.