L’analyse d’Aviseo conseil considère qu’une désignation patrimoniale dans le Quartier du musée ferait perdre des centaines de millions $ à la Ville de Gatineau en retombées économiques, et près de 4000 emplois.

Le grand flou

ANALYSE / « Fake news ». C’est Denise Laferrière qui a balancé l’expression pendant son « dernier tour de piste », juste avant de tirer un trait sur seize années de politique municipale à Gatineau.

« On est à l’ère des fake news et à l’heure où la démocratie vacille, a-t-elle averti. Il est très facile de maquiller la vérité avec de fausses nouvelles. Il est primordial de pouvoir compter sur des citoyens engagés, curieux d’aller au-delà des apparences et formés à distinguer le vrai du faux. »

La doyenne du conseil est loin d’être hors contexte, même si elle s’est bien gardée d’identifier des exemples locaux. Il n’y a pas qu’aux États-Unis où la tâche pour préciser les faits est devenue colossale. Gatineau est elle aussi atteinte de cette infection que les réseaux sociaux aident à propager. Il ne s’agit pas tant de « fausses nouvelles » dans la plus pure tradition que d’escamotage de la vérité, de manque de rigueur ou de manipulation des perceptions.

Des débats entiers, des petits et des plus importants, prennent naissance sur des bases factuelles très fragiles, quand ce n’est pas carrément sur de faussetés. Des opinions se cristallisent sur des faits alternatifs. Il faut aller perdre un peu de temps sur les réseaux sociaux pour s’en rendre compte. 

Désignation patrimoniale

Les tours Brigil sont un sujet sans fin sur le grand perron d’église des Gatinois qu’est devenu Facebook. L’étude d’Aviseo conseil sur la désignation patrimoniale du Quartier du musée n’est pas dénuée de pertinence. Elle ajoute au débat et renferme une grande quantité d’informations factuelles intéressantes. Profil sociodémographique et économique du secteur, données sur le tourisme, les fluctuations des valeurs immobilières, les retombées économiques possibles de trois grands projets immobiliers et hôteliers ; il y en a pendant 90 pages. 

Le problème, c’est que cette étude manque de rigueur sur certains éléments importants, au point où les conclusions qui en sont tirées par ses commanditaires, la plupart des gens d’affaires ayant un intérêt dans le projet des tours Brigil, ont raison d’être à tout le moins questionnées. 

Rigueur

Mme Laferrière a la chance d’avoir dans son district des citoyens engagés qui s’efforcent de départager le vrai du faux. Ils ont décortiqué l’analyse d’Aviseo, point par point. Ils ont dénoté plusieurs incongruités. L’enjeu n’est pas d’être pour ou contre les tours Brigil. L’enjeu ici, c’est la base factuelle sur laquelle les gens forgent leur opinion dans ce dossier. 

D’abord, l’analyse d’Aviseo conseil considère qu’une désignation patrimoniale dans le Quartier du musée ferait perdre des centaines de millions $ à la Ville de Gatineau en retombées économiques, et près de 4000 emplois. La firme base toutefois son calcul sur trois grands projets immobiliers, dont un est déjà approuvé par la Ville, le Four Points, des travaux de 80 millions $ qui donneront naissance à trois nouvelles tours sur la rue Laurier. 

L’analyse d’Aviseo conseil ne s’est par ailleurs pas basée sur le véritable périmètre du site visé par la désignation patrimoniale. Les grands stationnements à ciel ouvert, l’ancienne SAQ Dépôt et le restaurant McDonald ne font évidemment pas partie de la désignation projetée, comme le soutient l’étude. Ainsi, la proportion d’édifices ayant une valeur patrimoniale par rapport à ceux qui n’en ont pas en est fortement faussée.

Aviseo conseil ajoute qu’une désignation patrimoniale fera augmenter le coût des travaux des bâtiments et que cela met à risque la capacité financière déjà fragile des gens qui y vivent. 

Il appert cependant que l’évaluation socio-économique faite par la firme est complètement faussée. Aviseo utilise des statistiques qui correspondent à la moitié du territoire de l’Île de Hull. Cela fait en sorte que la population hébergée au CHSLD La Pietà y est comptabilisée. 

Exemples nombreux

La manipulation des perceptions est aussi monnaie courante depuis le début de cette campagne électorale et les acteurs sont nombreux à s’abreuver à cette source. Pas plus tard que vendredi, Bill Clennett a mis bien des gens sur le qui-vive en publiant  sur Facebook un montage photo laissant faussement entendre que le candidat à la mairie, Denis Tassé, avait approuvé une citation patrimoniale pour le Quartier du musée lors d’un vote en septembre 2009. Dans les faits, M Tassé appuyait, ce 2 septembre 2009, la mise en place du Plan particulier d’urbanisme (PPU) au centre-ville dont l’une des propositions est d’éventuellement protéger ce quartier. 

Les citoyens doivent aussi tenter de déterminer qui dit vrai entre le grand patron de Brigil, Gilles Desjardins, et le maire d’Ottawa, Jim Watson. Le promoteur immobilier a affirmé, au micro de Roch Cholette, au 104,7 FM, que « quand je rencontre le maire d’Ottawa, il me demande pourquoi je ne déménagement pas mon siège social à Ottawa ». Cette information a ensuite été diffusée par la station pendant tout le reste de la journée. Le lendemain, le porte-parole du maire Watson réfutait cette information en affirmant que jamais le maire n’avait demandé à Brigil de déménager son siège social de son côté de la rivière des Outaouais. 

Voilà encore beaucoup de matière, donc, pour des discussions sur le grand perron d’église des Gatinois.