Le parc Central, nouvellement aménagé

La vie dure au «pas dans ma cour»

ANALYSE / Les règles du jeu dans le monde municipal viennent de changer au Québec. Le « pas dans ma cour » aura désormais la vie dure. Des citoyens de Gatineau sont probablement devenus, cette semaine, les premiers de la province à s'en rendre compte.
La Ville n'a pas tardé à s'appuyer sur la nouvelle autonomie conférée aux villes par le gouvernement du Québec, ce printemps, pour faire avancer sa vison du développement urbain et social. Les citoyens vivant dans des quartiers plus aisés doivent s'attendre à voir des plus pauvres venir s'intégrer à leur communauté. Des secteurs prisés par des gens plus âgés verront des petites familles débarquer avec des enfants dont le droit de jouer dans la rue sera enchâssé dans la réglementation municipale.
Les promoteurs privés devront réserver un certain pourcentage de leurs développements domiciliaires d'envergure pour du logement abordable. Des quartiers dont le paysage est figé dans le temps verront apparaître de nouveaux immeubles à logements, parfois plus hauts que ce à quoi le voisinage avait été habitué depuis des décennies.
Et très bientôt, au 330, boulevard de l'Europe, en plein coeur du Plateau, ce sont des aînés de 65 ans et plus qui viendront s'installer par dizaines dans de nouvelles résidences de l'organisme à but non lucratif Logements Outaouais. La plupart des locataires seront fragilisés financièrement et à risque ou déjà en perte d'autonomie. La moitié des résidents des 73 unités de logement recevront de l'aide du gouvernement pour se loger.
Ils seront à un jet de pierre de la nouvelle bibliothèque du Plateau, du parc Central nouvellement aménagé, des jardins communautaires et de la future place publique. Ils se mêleront aux enfants, aux jeunes professionnels et aux familles d'immigrants qui fréquentent déjà abondamment l'endroit. À eux seuls, ils auront un impact sur les statistiques démographiques du quartier le plus jeune de tout Gatineau.
Le projet correspond parfaitement aux orientations de densification urbaine et de mixité sociale mises de l'avant par la Ville de Gatineau et vivement encouragées par le gouvernement du Québec. Il recueille l'appui unanime du conseil municipal, du comité consultatif d'urbanisme, de la Commission permanente sur l'habitation de Gatineau et du milieu de l'habitation communautaire. Il correspond exactement à ce que prône le schéma d'aménagement de la Ville de Gatineau et respecte toute la réglementation municipale.
L'arrivée de ces aînés dans le Plateau est toutefois passée bien près de ne jamais se produire. Des citoyens du quartier, vivement opposés à ce développement domiciliaire à proximité de leur résidence, se sont donné comme mission de tout faire pour bloquer le projet. 
La principale raison : la sécurité, celle de leurs enfants surtout. La circulation deviendra telle, selon eux, que le secteur deviendra risqué pour quiconque osera s'y aventurer à pied ou en vélo. Ils appréhendent des voitures stationnées partout sur le bord de la rue. L'un d'eux, à qui Le Droit a parlé longuement, avance même qu'un jour, il y aura un mort et que la Ville devra en être tenue responsable. S'il est vrai que ce développement domiciliaire fera augmenter les mouvements automobiles dans le coin, les experts en circulation de la Ville n'y voient aucun élément faisant exploser le risque d'accident. 
Il y a bien eu une consultation publique. Les opposants ont proposé des modifications au projet, notamment de carrément le changer d'endroit. Le promoteur a apporté quelques changements avec l'appui de l'administration municipale, qui a procédé à trois dérogations réglementaires. Il a obtenu l'autorisation de construire des bâtiments de trois, quatre et six étages au lieu trois bâtiments de cinq étages, le maximum permis auparavant par le zonage. Les coûts du projet sont estimés à 9 millions $.
Le promoteur a tenté de convaincre les détracteurs qu'ils faisaient erreur en condamnant son projet, mais sans résultat. Ces derniers sont parvenus à mobiliser un peu plus de 200 de leurs voisins qui ont signé une pétition demandant l'ouverture d'un registre et la tenue d'un référendum. 
Au même moment où le registre allait s'ouvrir, le gouvernement du Québec, alors en toute fin de session parlementaire, a adopté le projet de loi 122 qui allait permettre aux villes d'exclure ce type de projet - et bien d'autres - des processus référendaires. Le promoteur a alors retiré son projet de l'ordre du jour du conseil municipal, ce qui a du même coup annulé l'ouverture du registre. Il a attendu que l'autonomie des villes prenne force de loi pour représenter son projet au conseil, cette fois, en sachant que les opposants ne l'inquièteraient nullement.
Ces derniers n'ont pas hésité à accuser la ville de magouillage, cette semaine, alors que les élus se préparaient à voter à l'unanimité pour la construction de ces trois immeubles dans le Plateau. Mais il n'en est rien. C'est la loi maintenant. Ils se sont simplement fait couper l'herbe sous le pied par des élus provinciaux qui ont compris après des années de représentations à quel point le « pas dans ma cour » était répandu au Québec et qu'il fallait donner les outils aux municipalités pour affaiblir cette tendance.
Des Gatinois du Plateau ont crié cette semaine à l'atteinte à la démocratie et au respect de leur droit de s'opposer. Ils ne seront pas les seuls. Plusieurs citoyens d'autres villes découvriront eux aussi, tôt ou tard, la nouvelle loi sur l'autonomie des villes, et peut-être aussi que des logements pour aînés fragilisés et en perte d'autonomie, ça ne fait pas augmenter la circulation tant que ça dans un quartier. Gatineau devra peut-être, par contre, penser à ajouter des bancs au parc Central.