La dérogation à portée collective qui devait empêcher des quartiers complets de se transformer en gruyère à la suite des inondations du printemps dernier, à Gatineau, est un échec.

La dérogation collective est un échec

La dérogation à portée collective qui devait empêcher des quartiers complets de se transformer en gruyère à la suite des inondations du printemps dernier, à Gatineau, est un échec. Seulement deux propriétaires s’en sont prévalus pour rénover leur maison, a appris Le Droit. La Ville de Gatineau se retrouve donc avec une centaine de terrains vacants en zone inondable, impossibles à développer, et n’a actuellement aucune idée quoi en faire.

« Il était finalement trop tard, admet la directrice du module de l’aménagement du territoire et du développement économique de la Ville de Gatineau, Catherine Marchand. On était content quand on l’a eu, mais on savait bien que ça arrivait un peu tard. On a eu la dérogation du gouvernement en novembre. Les gens n’étaient plus dans leur maison depuis déjà des mois. Plusieurs avaient déjà décidé de passer à autre chose. Si on avait obtenu la dérogation au mois d’août, si les rapports [d’évaluation des dommages produits par les évaluateurs du gouvernement] avaient été disponibles plus tôt, les gens auraient peut-être pu faire un autre choix. C’est dur à dire. Ce sont des décisions financières et particulièrement personnelles pour les gens. »

Le résultat de tout ça c’est que la Ville de Gatineau a jusqu’ici délivré 140 permis de démolition, principalement dans le secteur de Pointe-Gatineau. Au moins 65 terrains ont été cédés pour la somme symbolique de 1 $ à la Ville par des propriétaires qui sont allés refaire leur vie ailleurs. Le même exercice devrait se reproduire, voire s’accélérer pour des dizaines d’autres terrains d’ici le printemps.

« Les gens sont pressés de régler, explique Mme Marchand. La condition finale pour que le ministère verse l’indemnisation pour le terrain est la confirmation par la Ville que le terrain a été cédé. Plusieurs propriétaires qui avaient une offre d’achat sur une autre maison avaient un urgent besoin qu’on confirme ça au gouvernement parce que ça leur permettait d’avoir leur garantie hypothécaire. » Québec a plafonné l’indemnité pour les terrains à 50 000 $.

Que faire des terrains vacants ?

Un nouvel enjeu « très sérieux » apparaît à l’horizon dans les quartiers les plus touchés par les inondations du printemps dernier, particulièrement dans Pointe-Gatineau. Que faire de la centaine de terrains vacants qui auront été cédés à la Ville par les sinistrés ? 

« Il faut s’interroger, avertit Catherine Marchand, directrice du module de l’aménagement du territoire et du développement économique à la Ville de Gatineau. Le chantier de réflexion n’est pas encore ouvert, mais l’administration a le mandat de faire des propositions au conseil sur la façon de mettre à nouveau ces terrains à contribution dans la vie du quartier. »

Mme Marchand précise que la Ville de Gatineau aura un portrait plus précis du nombre de terrains cédés et de leur position sur le territoire d’ici le mois de mai. « Il y a encore des gens qui viennent de recevoir leur rapport d’évaluation et qui sont à l’heure des choix », ajoute-t-elle.

Même si de nombreux sinistrés sont toujours impliqués dans des démarches très lourdes avec les autorités, Lucie Fortin, présidente de l’association des résidents du quartier , affirme que la question des terrains laissés à l’abandon commence à interpeller de nombreux résidents. « Personnellement, je trouverais que ça n’a pas de bon sens si la Ville ne s’en occupe pas dès cet été, lance-t-elle. Ça ne peut pas être laissé à l’abandon. Ça serait encore plus déprimant. »

La conseillère du quartier, Myriam Nadeau, s’attend à ce qu’à tout le moins la Ville de Gatineau respecte ses propres règlements sur la nuisance et entretienne les terrains qui lui auront été cédés dès cet été. Quant à la réflexion sur l’avenir de ces terrains, elle ne souhaite pas s’engager sur des échéanciers précis. 

« Quand on aura un portrait précis, on pourra préparer l’avenir, dit-elle. Il sera incontournable de faire un retour vers les citoyens afin de tenir compte de leurs idées pour l’aménagement et la gestion de ces terrains. Il faudra aussi voir ce qui s’est fait ailleurs, s’il y a des modèles qui peuvent nous inspirer. » Mme Fortin est aussi d’avis que la Ville doit consulter les résidents concernés. « Ce n’est pas prémédité de le faire, dit-elle, mais nous n’avons pas encore été interpellés. »

Catherine Marchand explique que certains résidents seront peut-être intéressés à augmenter la superficie de leur terrain en faisant l’acquisition d’un lot abandonné. Ces derniers devront toutefois accepter une augmentation sur leur compte de taxes. L’aménagement de lieux publics ou de jardins communautaires pourrait aussi être envisagé.

La présidente de la commission de l’aménagement du territoire, Maude Marquis-Bissonnette, admet n’avoir aucune idée actuellement de ce qui pourrait advenir de ces terrains cédés à la Ville. Pour sa part, le directeur général du Conseil régional de l’environnement et du développement durable de l’Outaouais (CREDDO), Benoît Delage, prône la simplicité. Gatineau devrait, selon lui, s’inspirer d’une expérience à laquelle il a participé alors qu’il habitait Montréal avec « le champ des possibles », un lot vacant, entre Rosemont et le Plateau Mont-Royal. Les résidents ont convaincu la Ville de Montréal de garder ce terrain à son état naturel. 

« La tendance serait de vouloir en faire des parcs, des places aménagées, dit-il. Le réflexe sera de vouloir en faire quelque chose. Mais pourquoi forcément tout aménager ? Est-ce qu’on ne pourrait pas juste laisser la nature reprendre ses droits ? On pourrait laisser ces terrains à leur état naturel. On pourrait très bien laisser les plantes et les arbres pousser. Faisons des efforts pour combattre les espèces envahissantes, plantons des arbres, mais laissons la nature faire le reste. »