Yvon Leclerc trace un parallèle évident entre le quartier Saint-Roch à l’aube des années 1990 et le centre-ville de Gatineau aujourd’hui.

Gatineau se tourne vers le «mauve»

« Libérez les artistes », lance Yvon Leclerc à guise de conclusion de son plus récent ouvrage L’action culturelle et le développement territorial publié aux Presses de l’Université Laval. Les Villes qui misent sur les artistes et la culture pour se développer en retirent des bénéfices durables, soutient l’auteur connu pour son apport important dans le développement social et territorial du Québec des dernières années. M. Leclerc, qui a fondé et dirigé l’Association des centres locaux de développement (CLD) du Québec de 1998 à 2003 et qui a lancé un essai sur le renouvellement du modèle québécois en 2003 est convaincu ; la culture et le patrimoine doivent occuper une place de premier ordre dans le développement des villes. De l’expérience du quartier Saint-Roch, à Québec, à la passerelle d’Armand Vaillancourt à Plessisville, les exemples analysés par Yvon Leclerc démontrent que la culture a tendance à ne jamais faire faux bond quand on la place en ligne de front pour revitaliser un territoire. Selon l’auteur, un alignement d’étoiles est en train de s’opérer en ce sens à Gatineau. En s’efforçant comme d’autres avant elle de placer les artistes et la culture au cœur du redéploiement de son centre-ville, Gatineau fait le choix de l’« économie mauve ». Première partie.

Quand Jean-Paul L’Allier entre à la mairie de Québec, en 1989, le cœur de la basse-ville, le quartier Saint-Roch, est complètement dévitalisé. Grandement détruit par les élans nuisibles du modernisme des années 1960-1970 et victime de la désaffection de ses résidents ainsi que de ses commerces au profit des banlieues, Saint-Roch est qualifié par plusieurs de véritable « trou ». Le crime organisé, la prostitution et la pauvreté y rythment la vie de tous les jours. La réputation du quartier est anéantie. 

Un quart de siècle plus tard, le quartier Saint-Roch est cité en exemple comme une réussite de revitalisation urbaine. La population et la prospérité sont revenues. Des institutions culturelles et des entreprises de pointe dans le domaine du multimédia ont investi les lieux. Les décisions prises par le maire L’Allier et son conseil au fil des ans ont permis de placer la culture à la base de l’émancipation du vieux quartier industriel et ouvrier. 

L’auteur et spécialiste du développement territorial, Yvon Leclerc, trace un parallèle évident entre le quartier Saint-Roch à l’aube des années 1990 et le centre-ville de Gatineau aujourd’hui. Les deux endroits partagent un passé industriel, ont connu le pic des démolisseurs et le drame des expropriations, et sont aux prises avec un problème de pauvreté. Et comme pour Saint-Roch, il y a 25 ans, Gatineau est sur le point de donner les clés de la revitalisation de son centre-ville aux artistes. Comme Saint-Roch, Gatineau fait le choix de l’économie mauve pour relancer son centre-ville.  

En entrevue avec Le Droit, l’auteur prend toutefois le soin de préciser que le centre-ville de Gatineau est aujourd’hui « beaucoup moins dégradé » que ne pouvait l’être le quartier Saint-Roch quand s’est amorcée sa revitalisation. « Nous n’avons pas ici les mêmes problèmes criants liés aux motards et au crime organisé, dit-il. Le vrai défi de Gatineau est de se distinguer de sa voisine, Ottawa, la capitale fédérale. Gatineau a besoin de définir sa personnalité afin d’être reconnue ailleurs en province pour autre chose que d’être une ville étendue sur plus de 50 kilomètres. »

Selon M. Leclerc, c’est par la culture et l’apport de ses artistes que Gatineau arrivera à s’émanciper et prendre la place qui lui revient aux côtés d’Ottawa. « On peut, avec une activité artistique intense et assez concentrée, avec un épicentre d’activités artistiques dans le centre-ville, arriver à nous distinguer d’Ottawa, de Montréal et de Québec, dit-il. C’est par les arts et la culture que Gatineau se donnera l’identité qui lui permettra de véritablement communiquer avec les autres villes. Quand on concentre des artistes dans un même endroit, on arrive à créer un milieu et une ambiance. On ne peut pas encore imaginer comment ça tournera à Gatineau, mais libérez les artistes et vous verrez ce que ça va donner. »

La culture a tendance à ne jamais faire faux bond quand on la place en ligne de front pour revitaliser un territoire, avance Yvon Leclerc.

« « C’est par les arts et la culture que Gatineau se donnera l’identité qui lui permettra de véritablement communiquer avec les autres villes. » »
Le spécialiste du développement territorial Yvon Leclerc

Le maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin, mentionne que la démographie particulière de Gatineau complique aussi les choses pour une ville qui est à la recherche d’une identité propre. « En plus d’être à côté d’Ottawa, deux Gatinois sur trois ne sont pas nés ici », note-t-il. Yvon Leclerc reconnaît qu’il s’agit là d’un enjeu avec lequel le maire L’Allier n’avait pas à conjuguer à Québec. 

« Ce qu’il y a de beau, par contre, avec la culture, c’est que tout le monde, peu importe l’origine, peut se retrouver dans l’appréciation de l’activité artistique, dit-il. On aime ou on n’aime pas, mais ça rejoint tout le monde, c’est universel. » Le maire Pedneaud-Jobin abonde dans le même sens. « Une vie culturelle dynamique permet aux gens de se rencontrer, de se voir, de se parler et de voir qui ils sont », dit-il.