Le 485, chemin Aylmer aujourd'hui
Le 485, chemin Aylmer aujourd'hui

Gatineau laisse dépérir un témoin de son histoire

Dans bien des cas, pour la Ville de Gatineau, la protection patrimoniale se résume à demander à un propriétaire de placarder son immeuble. Le propriétaire peut ensuite laisser le bâtiment dépérir à sa guise en attendant d’obtenir facilement un permis de démolir. La technique a été éprouvée à maintes reprises à Gatineau et l’exemple du 485, chemin d’Aylmer vient de nouveau le rappeler.

Propriété du promoteur immobilier Richcraft dont les visées expansionnistes à Aylmer seraient sur le point de prendre forme, la maison du 485 chemin d’Aylmer est passée, en quelques années, d’une jolie résidence de campagne caractéristique du début du XXe siècle sur la plus ancienne route de Gatineau à un vulgaire repère de squatteurs, barricadé et abandonné, en proie aux graffitis. Située un peu en retrait de la route, la résidence est en façade d’un terrain de 5000 m2.

L’abandon de cette maison se fait au vu et au su de la Ville de Gatineau depuis sept ans, et ce, même si le bâtiment est cité depuis 1997 en tant qu’immeuble patrimonial en raison de sa valeur historique et architecturale. Du point de vue de la Ville, la valeur patrimoniale de cette maison est actuellement préservée. « Depuis 2013, la Ville, par voie d’une mise en demeure ou d’avis d’infraction, a demandé au propriétaire de barricader l’immeuble en vue de le sécuriser et de préserver sa valeur patrimoniale, et à chaque occasion, le propriétaire a procédé en conformité aux demandes de la Ville. »

Richcraft n’a pas donné suite aux demandes du Droit.

L’Association du patrimoine d’Aylmer déplore cette situation trop souvent observée dans le secteur. Directement voisine du 485, chemin d’Aylmer, l’Association a bien vu la vieille maison dépérir au cours des dernières années. Sa directrice, Micheline Lemieux, explique ne pas avoir fait de pression auprès de la Ville par crainte que cela ne mène directement à sa démolition.

Réglementation stricte, application molle

La présidente de la commission des arts, de la culture, des lettres et du patrimoine de la Ville de Gatineau, Isabelle N. Miron, devait s’informer sur le dossier pour revenir avec une explication à l’intention du Droit avant la fin de la semaine. Elle n’a cependant pas donné suite à notre demande. Sa collègue à la table du conseil, Audrey Bureau, dont les efforts ont mené ce printemps à la création d’un conseil du patrimoine à Gatineau, s’est empressée de dénoncer la « faiblesse » avec laquelle la Ville applique sa propre réglementation en matière de protection du patrimoine. Elle lance un appel à un peu plus de sérieux de la part de l’administration.

« L’interprétation que fait la Ville de son propre règlement est que pour protéger un immeuble patrimonial, il suffirait de le barricader et c’est pour l’instant ce à quoi la Ville s’en tient, explique Mme Bureau. Ce n’est clairement pas suffisant pour assurer la protection patrimoniale. L’application qu’on fait de notre réglementation n’est pas assez stricte et c’est une faiblesse majeure. »

La mollesse avec laquelle Gatineau intervient en matière de patrimoine n’est pas étrangère aux promoteurs. « Les promoteurs ne sont pas fous, lance Mme Bureau. Ils savent qu’ils peuvent laisser leur bâtiment se détériorer, qu’il suffit de les barricader. Mais ils vont laisser l’eau et la vermine s’infiltrer et ils ne les chaufferont pas l’hiver. Au final, après quelques années, il leur sera facile d’obtenir un permis de démolition. La démolition va s’imposer d’elle-même. »

Orientation claire

Pourtant, la réglementation municipale renferme tous les outils nécessaires pour que Gatineau fasse respecter son patrimoine, assure Mme Bureau. « Juste appliquer notre réglementation avec le mordant qu’elle permet serait déjà un pas de géant pour aller vers une vraie protection de nos bâtiments patrimoniaux », insiste-t-elle.

Le problème, explique la conseillère, c’est que Gatineau base ses interventions sur les requêtes au 3-1-1. « Et on remarque bien à Aylmer que ça prend beaucoup d’insistance des citoyens pour que la Ville passe à un niveau supérieur. S’il y a peu de requêtes, la Ville demandera gentiment au propriétaire d’entretenir sa maison ou de la barricader, fermera le dossier et passera à un autre appel. On pourrait aller directement au constat d’infraction plutôt que d’envoyer des avis. Ça aiderait à se faire prendre plus au sérieux comme municipalité en matière de protection du patrimoine. »

Mme Bureau est d’avis qu’une orientation claire doit être donnée à l’administration en matière de protection du patrimoine, que ce soit par mandat du conseil ou par le biais d’une orientation venant du cabinet du maire. « On a les outils pour agir à Gatineau, il faut juste les appliquer de manière plus proactive », dit-elle.

Le 485, chemin Aylmer en 2005

ABANDONNÉE SUR LA PLUS VIEILLE ROUTE DE GATINEAU

Le chemin d’Aylmer est la plus ancienne route de Gatineau. C’est Philemon Wright, le fondateur de Hull, qui l’a aménagée vers 1805 pour se rendre jusqu’au lac Deschênes. La voie a été élargie en 1820, si bien qu’agriculteurs prospères et riches marchands de bois s’installèrent ensuite le long de cette route. Au début du XXe siècle, l’implantation de la Hull Electric Railway a favorisé la croissance résidentielle le long du chemin d’Aylmer et des lots provenant du morcellement des grandes fermes ont été vendus à des résidents nantis d’Ottawa. 

C’est dans ce contexte que le major général James MacBrien, qui a été commissaire de la GRC, a fait construire vers 1932 la maison du 485, chemin d’Aylmer. Son architecture domestique traditionnelle, son toit à deux versants, ses fenêtres à guillotine et sa cheminée de briques au salon sont caractéristiques des jolies maisons de campagne que les gens fortunés se faisaient bâtir à l’époque.

L’agencement de ces différents éléments et des lucarnes provoque toutefois un effet visuel nouveau pour l’époque, ce qui ajoute à la valeur architecturale de la résidence. C’est surtout pour sa valeur historique et celle du chemin d’Aylmer que l’ancienne ville d’Aylmer a cité cette résidence comme « monument historique » le 6 mai 1997 en vertu de la Loi sur les biens culturels du Québec. À un pas de l’ancienne église méthodiste aussi visée par une protection patrimoniale, le 485, chemin d’Aylmer est aussi inscrit au registre du patrimoine culturel du Québec et est en principe protégé par la réglementation municipale de la Ville de Gatineau.