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Gatineau, collectionneuse d’oeuvres d’art
Gatineau
Gatineau, collectionneuse d’oeuvres d’art
Un vaste et complexe exercice de catalogage entrepris il y a quatre ans s’est terminé en novembre dernier avec le dépôt au conseil municipal de l’Inventaire du patrimoine mobilier de la Ville de Gatineau. Le document, dont Le Droit a obtenu copie, permet d’apprécier l’étendue de la collection d’oeuvres d’art que possède la Ville dans ses réserves. En voici un aperçu.
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Gatineau, collectionneuse d’oeuvres d’art

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Gatineau, collectionneuse d’oeuvres d’art

Mathieu Bélanger
Mathieu Bélanger
Le Droit
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La collection publique d’oeuvres d’art de Gatineau compte plus de 3500 items. Certaines oeuvres sont qualifiées de «grandioses» par la Ville. On y retrouve des tableaux de Marc-Aurèle Fortin, Arthur Villeneuve, Marcelle Ferron et Marcel Barbeau, des gouaches et des tableaux rares de Jean Dallaire, des estampes de Jean-Paul Riopelle, mais aussi des sculptures de Robert Roussil et Fernand Toupin. Sa valeur aux livres est estimée à plus de 5,2 millions $ et a de quoi faire rougir n’importe quel collectionneur.

Mais comment Gatineau a-t-elle pu se retrouver avec toutes ces oeuvres, dont certaines représentent un intérêt d’importance nationale? «Des dons», répond la Ville de Gatineau.

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«La collection s’est construite au fur et à mesure, par des dons, explique Valérie Camden, responsable des arts visuels et du patrimoine à la Ville de Gatineau. Ce sont des gens qui ont donné des tableaux aux maires qui se sont succédé, en guise de cadeaux, qui donnaient des oeuvres à des directeurs de service, sans procédure ou processus particulier. Au moment de la fusion, on a mis en commun les collections des anciennes villes. On s’est ensuite donné une politique d’acquisition, en 2006. Maintenant, quand quelqu’un veut faire un don, c’est analysé par un jury. La Ville est approchée plusieurs fois par année par des gens intéressés à faire un don. Quand nous l’acceptons, nous émettons un reçu aux fins du calcul de l’impôt de la valeur sur le marché de l’oeuvre en question.»

Il n’y a pas que les collectionneurs privés qui garnissent la banque d’oeuvres d’art de Gatineau. En 2015, la Fondation Marc-Aurèle Fortin a fait don à la Ville de sept oeuvres du peintre québécois. Certaines sont toujours exposées au cabinet du maire.

Une gouache de Jean Dallaire

Conservation

En acceptant la propriété publique d’oeuvres d’art, la Ville ne fait pas qu’embellir les murs des la Maison du citoyen. Elle fait surtout oeuvre utile en les conservant et en les rendant disponibles à d’autres institutions publiques comme des musées. «On a un mandat au niveau de la conservation, précise Mme Camden. Ce ne sont pas des oeuvres qu’on peut exposer n’importe où. Ça dépend de la lumière, de la circulation autour de l’oeuvre, des écarts de température dans la pièce ou encore de l’humidité. On est cependant régulièrement approché par des musées pour des prêts dans le cadre d’expositions particulières.»

La collection d’art visuel de la Ville n’est pas composée que de grands noms de la peinture. Plus de 40 % des oeuvres qu’elle contient ont été créées par des artistes locaux. On peut penser au peintre hullois Jean Alie. Dans les années 1970, il a peint des dizaines de toiles qui représentent des lieux existants et disparus du Vieux-Hull, ou encore à John Stanley Walsh, qui a fait la même chose, mais dans les années 1940.


« On est [...] régulièrement approché par des musées pour des prêts dans le cadre d’expositions particulières. »
Valérie Camden

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DES DIZAINES DE RIOPELLE DANS LA COLLECTION DE LA VILLE

Trois médecins de Montréal sont débarqués dans les bureaux de la Ville de Gatineau, en 2008, dans le but d’offrir des dizaines d’oeuvres d’un des géants de la peinture contemporaine, Jean-Paul Riopelle. Un don gracieux… avec à la clé, évidemment, un reçu aux fins de calcul d’impôt. Le genre de don qui se refuse difficilement. 

Aujourd’hui, la collection d’art de Gatineau compte plus d’une soixantaine d’oeuvres de Riopelle regroupées dans une quinzaine de titres. Il s’agit essentiellement d’estampes, un art que le peintre a particulièrement affectionné au courant de sa carrière. Ces oeuvres ont normalement moins de valeur qu’un tableau sur toile, unique, puisqu’elles ont souvent été tirées en quelques dizaines d’exemplaires. C’était d’ailleurs le but des estampes. Elles permettaient de rendre plus accessibles des oeuvres qui demeurent originales. 

Gatineau détient tout de même quelques titres assez prestigieux de Riopelle. L’oeuvre Affiche avant la Lettre Fondation a été créée à Paris, en 1967. «C’est au tout début de sa période de création d’estampes, note le galeriste d’Ottawa, Jean-Claude Bergeron. Il travaillait à l’époque à l’imprimerie ARTE d’Adrien Maeght, sur la rue Daguerre, en plein Paris. Plusieurs grands noms de la peinture étaient alors imprimés à cet endroit. Riopelle est tombé dans les estampes comme un enfant tombe dans un plat de bonbons. Il s’amusait beaucoup à faire ça. Ç’a été une découverte qui a créé chez lui un réel engouement. Il a fait de nombreuses séries.»

Alors qu’il collabore étroitement avec les techniciens de l’imprimerie pour repousser les limites de cette technique d’impression, Riopelle se lance, en 1968, dans la réalisation d’un bestiaire. Gatineau possède d’ailleurs l’une des 75 impressions de l’oeuvre Le Homard. 

Gatineau peut aussi se vanter d’avoir toute la série des huit estampes de l’oeuvre Les Mouches à Marier réalisée à Paris, en 1985. Certaines impressions de cette série se vendaient plus de 15 000 $ sur le marché, d’après ce que  Le Droit a pu constater dans les derniers jours. Ces oeuvres étaient en quelque sorte un hommage de Riopelle à un grand ami qu’il avait en commun avec Gilles Vigneault, Léopold «Paul» Marier. Ce dernier a été champion canadien de pêche à la mouche en 1936. Il est par la suite devenu maître dans l’art du montage de mouche à pêche. Marier a ensuite rendu la pareille à Riopelle en nommant l’une de ses mouches à son nom. 

Jean-Paul Riopelle n’est d’ailleurs pas le seul signataire du Refus Global à avoir une place dans la collection publique de la Ville de Gatineau. Les peintres Marcelle Ferron et Marcel Gauvreau sont aussi au nombre des artistes présents dans le catalogue de la Ville à avoir cosigné cette oeuvre déterminante publié en 1948 et qui allait dessiner le chemin de la grande transformation de la société québécoise pendant la Révolution tranquille.

« La beauté attire la beauté » — Maxime Pedneaud-Jobin

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« La beauté attire la beauté » — Maxime Pedneaud-Jobin

Mathieu Bélanger
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Jean-Paul Riopelle ou encore Marc-Aurèle Fortin, de grands noms de la peinture ornent les murs du cabinet du maire de Gatineau. Quand on demande à Maxime Pedneaud-Jobin lequel est son préféré, il se tourne instantanément vers le petit salon réservé aux invités et pointe un grand tableau, installé bien en évidence tout au fond de la salle. «Celui-là», dit-il sans aucune hésitation.

L’oeuvre en question est le tout premier tableau peint par Jean Dallaire, dans son petit atelier de la rue Principale, à Hull, en 1933. L’artiste qui allait plus tard être comparé à nul autre que Picasso n’avait alors que 17 ans. «C’est un des grands peintres québécois, peut-être le plus grand artiste qu’a connu l’Outaouais, celui qui a rayonné le plus à l’extérieur, souligne le maire. Ce tableau, c’est le début de quelque chose, le début d’une grande carrière. Il y a là une symbolique intéressante pour un maire et tous ceux qui entrent dans ce bureau.»

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Intitulée Nature morte, l’oeuvre de Dallaire fascine d’abord le maire pour la technique utilisée par le peintre et les jeux de lumière avec lesquels s’est amusé. «Ce n’est pas la même oeuvre quand on la regarde de très près et de loin, note M. Pedneaud-Jobin. Quand on la regarde, il y a quelque chose de plus grand que nous qui s’en dégage. J’ai bien pris soin de la présenter quand les premiers ministres Philippe Couillard et François Legault sont venus ici. Mon épouse répète souvent que la beauté attire la beauté. […] L’art nous permet de dépasser le quotidien facile dans lequel on vit tout le temps. Il peut arriver qu’une oeuvre provoque une émotion. C’est quelque chose qui nous dépasse et qui, je trouve, nous amène à nous dépasser.»

Le maire de Gatineau Maxime Pedneaud-Jobin pose devant une oeuvre de Riopelle.

Oeuvres d’intérêt national

La Ville de Gatineau possède 83 oeuvres d’intérêt national. Mais est-ce vraiment le rôle d’une ville d’être conservatrice d’art? «Si ce n’est pas le rôle de l’État, c’est le rôle de qui? lance du tac au tac le maire Pedneaud-Jobin. On dépense plus de 100 millions $ par année dans nos infrastructures. Quand on relativise et qu’on met dans la balance notre effort financier pour conserver ces oeuvres, je crois que ce n’est pas très significatif. C’est une contribution que la Ville de Gatineau peut faire. D’autres villes ont mis en priorité d’autres choses dans le domaine des arts et de la culture, alors que nous, historiquement, nous avons développé une belle collection et il n’y a aucun malaise à y avoir.»

En fait, oui, il y a un malaise, reconnaît le maire. Celui de ne pas être en mesure de diffuser la collection de la Ville comme il le souhaiterait. «On a toutes ces oeuvres, dit-il. Il faut les protéger, ça fait partie des fonctions de l’État, mais il faut aussi que les gens puissent en profiter. Ça ne peut pas juste rester dans nos tiroirs.» Le problème, c’est qu’à part la Galerie Montcalm, la Ville de Gatineau n’est pas vraiment équipée en lieux de diffusion pour des oeuvres de calibre de musées nationaux. «Si on avait une grande bibliothèque, c’est le genre de chose qu’on pourrait faire, note M. Pedneaud-Jobin. Cette oeuvre de Dallaire serait bien plus intéressante exposée dans une grande bibliothèque que dans le bureau du maire.»

À plus court terme, les ateliers d’artistes qui doivent éventuellement voir le jour sur la rue Morin pourraient aussi servir de lieu d’entreposage et de diffusion. «On pourrait déménager une partie de notre collection dans une installation faite pour accueillir des oeuvres d’art de haut niveau, explique le maire. C’est en discussion. La Vérificatrice générale a été claire, il y a quelques années. Nous avons une belle collection, mais nous devons mieux la mettre en valeur et aussi mieux la protéger. Là, c’est correct, mais ce n’est pas optimal. Il y aurait vraiment quelque chose à faire avec ce projet d’ateliers d’artistes, ou encore avec le futur musée régional.»

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Jean Dallaire

LES GOUACHES DE JEAN DALLAIRE

Les liens entre Jean Dallaire et la Ville de Gatineau sont forts. D’abord, le peintre est né à Hull en 1916. Il a aussi travaillé pour l’Office national du film (ONF), à Ottawa pendant les années 1950. 

Il avait reçu le mandat de réaliser toute une série de gouache sur les grands thèmes et personnages de l’histoire du Canada. 

L’artiste peintre avait peaufiné cet art, à Paris, alors qu’il était prisonnier des Allemands lors de la Deuxième Guerre mondiale. 

N’étant pas équipé pour conserver l’oeuvre réalisée par Dallaire, l’ONF s’est tourné vers la Ville de Gatineau, il y a quelques années, pour prendre en charge quelque 400 illustrations historiques réalisées par le peintre. Gatineau a aussi hérité de toute la série de gouaches de Dallaire utilisées dans le film Cadet Rousselle de Félix Leclerc. 

Jusqu’ici, trois expositions de ces oeuvres ont été réalisées par la Ville à la Galerie Montcalm.