Le chanteur du groupe rock de la Petite-Nation Bonhomme Sept Heures, Normand Veillette (droite), estime que moins de 10 % de la programmation mise de l’avant cette année par la Ville de Gatineau dans ses salles de spectacles Jean Despréz et la Basoche est réservée à des artistes de la région.

Gatineau bouderait les artistes de la région

Si la Ville de Gatineau veut vraiment agir comme tremplin pour les artistes de la région, elle devra un jour passer de la parole aux actes et accepter d’inclure des talents locaux dans la programmation de ses salles de spectacle, clame Normand Veillette, membre du groupe rock francophone Bonhomme Sept Heures.

Le musicien précise parler en son nom personnel, mais atteste que de très nombreux artistes de la région pensent exactement comme lui à ce chapitre. « La différence, c’est que moi je ne vis pas de mon art, je peux me permettre de parler plus librement de ce qui ne fonctionne pas à Gatineau et de proposer des solutions », dit-il.

M. Veillette estime, à vue d’œil, que moins de 10 % de la programmation mise de l’avant par la Ville dans ses salles de spectacle Jean-Despréz et la Basoche est réservée à des artistes de la région cette année.


«  Ce sont des fonctionnaires qui décident, en fonction de leurs intérêts personnels.  »
Normand Veillette

« Je ne sais pas pourquoi, mais Gatineau est très frileuse à donner de la place à ses propres artistes, dit-il. Si la Ville veut vraiment augmenter le sentiment d’appartenance et conserver ses artistes, elle doit leur donner accès à ses lieux professionnels de diffusion. Quand on veut aller jouer, par exemple dans des festivals à l’extérieur de la région, on nous demande pourquoi on n’a pas été en mesure de jouer dans des salles professionnelles chez nous. Pour percer, il faut présenter une feuille de route, il faut être capable de démontrer notre crédibilité comme artiste et ça, Gatineau ne nous le permet que très peu. C’est pour ça que des artistes finissent par quitter la région. »

L’artiste dénonce vivement la façon dont Gatineau détermine quels sont les artistes qui feront partie de la programmation des salles Jean-Despréz et la Basoche. « Il n’y a pas de grille pour appuyer la décision, dit-il. Ce sont des fonctionnaires qui décident, en fonction de leurs intérêts personnels, de leurs goûts ou encore des contacts qu’ils ont dans le milieu, affirme M. Veillette. Ces fonctionnaires ne vont pas dans les bars pour voir les artistes de la relève. Ils ne nous connaissent pas du tout. Ils n’ont aucune idée de la qualité de ce que font les artistes régionaux. C’est même impossible d’entrer en contact avec eux. »

LE RÔLE DE GATINEAU COMME DIFFUSEUR ARTISTIQUE REMIS EN QUESTION

Le rôle de diffuseur artistique que joue la Ville de Gatineau, et la façon dont elle s’y prend pour le jouer seront analysés en profondeur au cours des prochains mois par la commission des arts, de la culture, des lettres et du patrimoine, assure sa présidente Isabelle N. Miron. 

« Est-ce que Gatineau doit avoir une responsabilité de diffuseur et si oui, est-ce que nous le faisons bien actuellement, est-ce qu’il faut y mettre plus d’efforts ou complètement se retirer de ce créneau, c’est ce qu’on va se demander, affirme la conseillère Miron. On va s’attaquer de front à cet enjeu et on n’hésitera pas à se poser les questions difficiles. »

Mme Miron a rencontré, jeudi, Normand Veillette, membre du groupe Bonhomme Sept Heures. Elle affirme ne pas faire le même constat que le musicien sur la présence d’artistes régionaux dans la programmation de la Ville (voir autre texte), sans toutefois pouvoir offrir un portrait plus précis. Elle reconnaît cependant que ce n’est pas la première fois que des artistes de la région interpellent la Ville de Gatineau pour se plaindre de leur trop faible présence dans les salles de spectacle gérées par la municipalité. 

Il n’y a actuellement aucun consensus sur la façon de régler cette situation dans le milieu artistique, note Mme Miron. La conseillère souhaite d’ailleurs rencontrer le plus d’intervenants possible dans le cadre des travaux de sa commission. « Pour certains, une ville n’a rien à faire dans le financement de la culture et devrait se concentrer uniquement sur l’asphalte et les nids-de-poule, note-t-elle. Évidemment, je ne suis pas d’accord, mais il faut avoir cette discussion une bonne fois pour toutes et prendre une orientation claire. Il y a aussi des diffuseurs privés qui voudraient que Gatineau abandonne son rôle de diffuseur parce que selon eux elle fait de la concurrence déloyale. C’était peut-être vrai à une époque, mais les choses ont changé. Gatineau n’exige plus des artistes qu’elle embauche pour se produire dans ses salles qu’ils refusent des contrats dans d’autres salles privées en ville. Ça ne se fait plus aujourd’hui, mais je comprends que cette attitude qu’on a déjà eue a laissé des traces. »

C’est donc dans cet état des lieux que la commission des arts amorcera sa réflexion au cours des prochaines semaines. L’exercice devrait s’étendre jusqu’en 2020, alors qu’une recommandation au conseil municipal sur les nouvelles façons de faire sera soumise aux élus.

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LA MAISON DE LA CULTURE PREND LE RELAIS

Malgré les difficultés évidentes qui viennent avec la réalité d’une salle de spectacle de quelque 800 sièges pour faire de la place aux artistes régionaux, la Maison de la Culture de Gatineau multiplie les initiatives pour faire rayonner les talents locaux, insiste le directeur général de l’institution, Steve Fournier. 

Contrairement aux salles Jean-Despréz et la Basoche, gérées par la Ville de Gatineau, la Maison de la culture est entièrement autonome et développe elle-même sa programmation artistique. 

« On ne peut pas imposer des artistes locaux dans les premières parties des spectacles, dit-il. Il faut aussi que l’artiste qui se produit à la Salle Odyssée ait le potentiel de la remplir. Jouer devant 150 personnes dans une salle de 800 places, ce n’est pas plus intéressant pour l’artiste que pour le public. On a cependant développé des projets au fil des ans pour faire de la place aux talents locaux. »

M. Fournier cite en exemple les Soirées cabaret et un nouveau projet qui sera lancé cet été ; l’Espace T qui se voudra avant tout une vitrine pour les artistes de la région. Le public pourra ainsi se procurer un billet à 10 $ pour avoir accès à la terrasse où un artiste surprise se produira en spectacle lors de 5 à 7. 

« Nous commençons aussi à travailler avec Normand Veillette (du groupe Bonhomme Sept Heures) sur un projet très intéressant, tant pour nous comme diffuseur que pour la relève, explique-t-il. Ça reste à préciser, mais ça pourrait prendre la forme d’après-spectacles où un artiste ou un groupe régional de la relève pourrait se produire dans le Foyer de la Maison de la culture après les spectacles. Cette formule permettrait aux gens de prolonger leur soirée et aux artistes de vivre une expérience dans un cadre professionnel, avec le même soutien et le même accueil qu’on offre aux artistes professionnels. On est prêt à financer un projet comme ça et nous sommes en discussions avec des partenaires qui sont aussi intéressés à embarquer. »