Avant la COVID-19, les cols bleus avaient colmaté plus de 13 000 nids-de-poule sur le territoire de la Ville de Gatineau.
Avant la COVID-19, les cols bleus avaient colmaté plus de 13 000 nids-de-poule sur le territoire de la Ville de Gatineau.

Et puis, vos nids-de-poule?

ANALYSE / Il y a tout juste un mois, Gatineau écoulait encore des jours paisibles. Vous vous souvenez?

Les cols bleus avaient colmaté plus de 13 000 nids-de-poule. Rien de suffisant pour calmer la grogne sur les réseaux sociaux. Une consultation publique était en préparation sur l’épineux dossier des heures d’ouverture des bars. Le programme des couches lavables prenait du retard parce que la Ville n’arrivait pas à trouver un partenaire pour gérer le programme. L’Association de la construction du Québec menaçait de traîner Gatineau devant les tribunaux pour retarder l’application de la nouvelle réglementation sur les bâtiments verts. 

Des échos lointains parlaient d’un virus qui faisait chuter les ventes de bière Corona de manière vertigineuse aux États-Unis. Ça semblait grave en Chine, mais quand même. Ici, les nids-de-poule proliféraient plus vite que la grippe saisonnière. 

Le Gatineau inc. roulait à plein régime et regardait de par l’océan dans l’espoir d’aller y faire des affaires. Export Outaouais s’apprêtait à recevoir une soixantaine de représentants d’ambassades pour un dîner économique en présence de la ministre des Relations internationales et de la Francophonie, Nadine Girault. L’organisme préparait son coup depuis des mois. Le maire Maxime Pedneaud-Jobin prévoyait mettre une cravate. C’était dire l’importance de l’événement. 

Et vint le matin du jeudi 12 mars.

L’événement économique de l’heure à Gatineau, prévu pour midi, était devenu, un peu après 9h, un nid de contagion à éviter. Les ligues de sport professionnel annonçaient, les unes après les autres, qu’elles cessaient leurs activités. Québec interdisait les rassemblements de 250 personnes et plus. La conseillère municipale Isabelle N. Miron, de retour de Tunisie, était forcée par le gouvernement, comme tous les voyageurs qui arrivaient de l’étranger, de s’isoler pendant 14 jours. Comme partout ailleurs en Occident, les Gatinois vidaient les tablettes de papier de toilette au Costco.

En fin de journée, la majorité des élèves du Québec apprenaient qu’ils avaient congé d’école le lendemain. Le vendredi, le premier ministre François Legault tenait son premier d’une longue série de points de presse qui entrera dans l’histoire contemporaine du Québec. Sur le coup de 13h, les écoles étaient officiellement fermées jusqu’à nouvel ordre par décret du gouvernement. Même chose pour les garderies. Les parents avaient bien plus de questions que de réponses.

Le samedi, François Legault déclarait l’état d’urgence sanitaire sur le territoire du Québec. Une autre série de mesures allait suivre, toutes plus contraignantes les unes que les autres. Les beaux jours étaient terminés. Du moins pour un bon moment. Les enfants font maintenant des arcs-en-ciel pour se donner du courage. Nos aînés courent un réel danger. Le personnel de la santé se dresse, anxieux, contre l’ennemi invisible. Les gouvernements dépensent des milliards de dollars qu’ils n’ont pas pour sauver ce qu’ils peuvent de l’économie. 

Le Gatineau inc., qui lorgnait les marchés étrangers, s’aperçoit comme bien du monde que la mondialisation vient peut-être de frapper un mur. Les restaurateurs et l’ensemble de l’industrie du commerce de détail ont un genou au sol. La SAQ et la SQDC sont des services essentiels au même titre que les épiceries et les pharmacies, mais des milliers de Gatinois sont désormais sans emploi. Les autres tentent d’accomplir du télétravail. Ne traverse plus qui veut à la frontière entre Gatineau et Ottawa. Les villégiateurs ne sont plus les bienvenus dans les petits villages ruraux de l’Outaouais. Des entrepreneurs en construction se sont recyclés en importateurs de masques N95. Après 106 ans d’existence, Le Droit a cessé de publier des éditions papier en semaine. La Société de transport de l’Outaouais perd 3 millions $ par mois. La Ville de Gatineau, dans des estimations qu’elle qualifie probablement de «catégorie D», prévoit un déficit supérieur à 12 millions $. Elle qui subissait déjà la pénurie de main-d’oeuvre vient de mettre à pied 575 employés.

Personne n’a réentendu parler de nids-de-poule depuis ce matin du 12 mars. Et à voir la liste des enjeux qui se dresseront sur leur chemin au cours des prochains mois, sinon des prochaines années, les Gatinois vont certainement regretter l’époque où les trous dans l’asphalte arrivaient parfois à se hisser au sommet des sujets de l’heure.