L’Outaouais est un modèle en matière d’économie sociale et bien des Gatinois ignorent que ce qui se passe chez eux est à ce point innovant que des villes comme Barcelone, Paris ou encore Séoul regardent par-dessus leur épaule pour s’inspirer de ce qui se fait ici.
L’Outaouais est un modèle en matière d’économie sociale et bien des Gatinois ignorent que ce qui se passe chez eux est à ce point innovant que des villes comme Barcelone, Paris ou encore Séoul regardent par-dessus leur épaule pour s’inspirer de ce qui se fait ici.

Économie sociale à Gatineau : descendre du piédestal bureaucratique pour mieux gérer le bien commun

Mathieu Bélanger
Mathieu Bélanger
Le Droit
L’Outaouais est un modèle en matière d’économie sociale et bien des Gatinois ignorent que ce qui se passe chez eux est à ce point innovant que des villes comme Barcelone, Paris ou encore Séoul regardent par-dessus leur épaule pour s’inspirer de ce qui se fait ici. Il y a cependant un pas que Gatineau n’a pas encore franchi et selon le maire Maxime Pedneaud-Jobin, il pourrait l’amener vers une transformation en profondeur du rôle de l’État et en faire un « fer de lance » dans le domaine.

Le conseil municipal de Gatineau sera invité à amorcer cette marche, mardi, en votant l’adoption d’une première politique en économie sociale. L’exercice est avant tout bureaucratique. Cette politique permettrait d’institutionnaliser de nouvelles façons d’entretenir des liens avec les entreprises et les organisations du secteur de l’économie sociale. L’encadrement imposé par la fonction publique municipale est trop souvent un frein aux initiatives provenant de la collectivité.

En d’autres mots, l’administration municipale doit descendre de son piédestal bureaucratique et accepter que la gestion du bien commun dans une ville n’est pas que sa responsabilité, mais qu’elle doit être partagée avec les citoyens, les organisations collectives et les entreprises d’économie sociale.

Nancy Neamtam est une sommité au Québec en matière d’économie sociale et son expertise est sollicitée à bien des endroits dans le monde. Elle a occupé le poste de présidente-directrice générale du Chantier de l’économie sociale pendant 20 ans. La Ville de Gatineau a retenu ses services pour l’accompagner dans l’élaboration de sa politique.

La peur du précédent

Immigration, culture, environnement, sports et loisirs et développement économique ; les rôles et responsabilités des villes se sont accrus au fil des décennies sans toujours disposer des moyens pour les assumer pleinement, explique Mme Neamtam. « Une administration municipale ne peut plus s’en sortir seule, elle doit s’appuyer sur la participation de ses citoyens et de leurs organisations collectives si elle veut répondre à tous ces besoins de la population, dit-elle. Les villes doivent trouver comment elles peuvent utiliser leurs ressources limitées comme un levier pour en faire plus tout en enrichissant collectivement la communauté. Si Gatineau adopte sa politique d’économie sociale, elle s’inscrira dans une tendance qui est de plus en plus mondiale. »

L’économie sociale rime régulièrement avec innovation et c’est souvent là que ça se complique pour une administration municipale habituée à agir dans un cadre rigide. « À l’école, on apprend aux fonctionnaires de faire attention à ne pas créer de précédent, mais l’innovation sociale c’est justement faire des choses qui n’ont jamais été faites et créer des précédents, explique Mme Neamtam. C’est là qu’il y a de l’ouvrage à faire. »

Le directeur général de la Coopérative développement régional Outaouais-Laurentides (CDROL), Patrick Duguay, note que la pandémie a mis en relief la valeur de la contribution de l’économie sociale. « Tous les appels à la solidarité et à l’achat local, ce sont des choses qui font déjà partie de l’ADN de l’économie sociale », dit-il.

Des villes comme Montréal et Longueuil ont pris une longueur d’avance sur Gatineau par rapport à leur politique d’approvisionnement en matière d’économie sociale, note M. Duguay. « Elles l’ont fait dans le cadre légal actuel et Gatineau n’exploite pas suffisamment cette avenue, dit-il. Une ville comme Gatineau serait en mesure de générer plus de retombées pour sa communauté en utilisant davantage comme un levier l’argent qu’elle perçoit en taxes des citoyens. »

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PRESSÉ D'ADOPTER ET DE FINANCER

L’administration Pedneaud-Jobin est visiblement pressée de faire adopter sa nouvelle politique d’économie sociale. L’étude du budget 2021 en novembre prochain représente probablement la dernière chance d’y réserver le financement nécessaire avant les prochaines élections. Cela n’était sans doute pas étranger, cette semaine, aux signes d’empressement inhabituels pour cette administration qui a maintes fois démontré son attachement au respect de ses structures et processus démocratiques. 

« Je n’ai jamais vu un dossier avancer aussi vite que celui-là à Gatineau, alors que d’autres prennent beaucoup de retard », note avec étonnement le président de la commission du développement économique, Jean-François LeBlanc. Le texte de la politique a été présenté aux élus, mardi, alors que sa rédaction n’était pas prévue aux activités de la commission avant 2021. Étrangement, la politique sera déposée au conseil sans être accompagnée du nécessaire plan d’action permettant de détailler sa mise en application. 

Selon nos informations, il aurait été retenu par les membres de la commission parce qu’il aurait été jugé incomplet et mal adapté aux réalités de l’administration municipale. Il est difficile d’en savoir plus. La commission travaille exclusivement à huis clos et ses procès-verbaux ne sont pas rendus disponibles sur le site de la Ville de Gatineau. 

Les élus seront tout de même appelés à adopter la nouvelle politique, sans son plan d’action, lors d’un vote au conseil de mardi prochain. Le cabinet du maire précise que la formation d’un comité, un autre, sera alors proposée afin de « travailler à l’élaboration du plan d’action dans un échéancier donné ». Le cabinet n’a donné aucune indication quant à l’échéancier pour la présentation du plan d’action, mais confirme que les discussions sur son financement auront lieu lors de l’étude du budget en novembre.

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CE QUI'ILS ONT DIT


MAXIME PEDNEAUD-JOBIN

«Gatineau pourrait se mettre à l’avant-plan de ce qui se fait de mieux au Québec en la matière en organisant notre réponse pour les citoyens qui veulent s’organiser. On a tout ce qu’il faut à Gatineau pour être le fer de lance de ce changement-là dans le rôle de l’État. On jette les bases de quelque chose qui pourrait transformer Gatineau au cours des prochaines années.»

GILLES CARPENTIER

«Il faut combattre l’enjeu du cloisonnement institutionnel dans nos bureaucraties. Pour que l’économie sociale réussisse, il faut avoir une très grande maturité comme leader dans une organisation bureaucratique et être humblement prêt à laisser aller les barrières du cloisonnement. […] Ça s’inscrit dans l’évolution de l’État. Il faut faire aux citoyens et à leurs organisations la place qui leur revient.»

LOUISE BOUDRIAS

«J’ai toujours dit que l’économie sociale doit être traitée au même titre que les entreprises privées afin qu’elle puisse avoir toutes ses lettres de noblesse. L’idée n’est pas d’avantager un à défaut de l’autre, mais de les traiter de la même façon.»