Pour un Trifluvien qui désire garder l’anonymat, la fraude de son compte Desjardins a eu des conséquences dont il ne mesure pas encore toute l’ampleur.

Fuite de données chez Desjardins: le cauchemar d’une victime de vol d’identité

Trois-Rivières — La fuite de données rendue publique par Desjardins la semaine dernière n’a guère surpris Martin (on taira son vrai nom, à sa demande). Celui qui travaille au service informatique d’une entreprise de la région a lui-même été victime d’un vol d’identité, il y a quelques mois, alors que son propre compte Desjardins a été piraté. Une mésaventure qu’il associe avec la nouvelle de la semaine dernière et qui lui cause encore bien des maux de tête.

Il y a un an, alors qu’il magasine une nouvelle hypothèque, Martin décide de changer d’institution financière pour ses opérations courantes. Il ne gardera que quelques centaines de dollars dans son compte Desjardins pour des transactions en cours. Comme son activité chez Desjardins diminue, il perd graduellement l’habitude d’aller consulter son compte en ligne. Il déménage au cours de la même période et fait suivre son courrier par Postes Canada.

En janvier dernier, il se rend en ligne sur son compte Desjardins et constate qu’un prêt a été accordé dans un commerce où il n’a jamais fait affaire et qui n’est même pas de la région. Il contacte immédiatement Desjardins où on réalise rapidement qu’un fraudeur a accédé à ses données et que des informations personnelles ont été modifiées.

Des alertes sont mises sur ses différents comptes et on lui conseille d’appeler Equifax et TransUnion, les institutions qui établissent les cotes de crédit. Pour Martin, il est clair que l’origine de la fraude passe par Desjardins. «Il y a quelqu’un qui avait mon numéro de carte de crédit Desjardins, que je n’utilise pratiquement jamais. Qui a mon numéro de carte Desjardins à part Desjardins et moi-même? Et ma carte je l’avais dans les mains, je ne l’ai pas perdue», fait valoir l’informaticien, qui dit faire preuve d’une prudence presque maniaque dans ses activités en ligne.

Préoccupé, Martin suspecte par ailleurs que la fraude dépasse le seul cadre de son compte bancaire. Les semaines qui vont suivre lui feront comprendre que son inquiétude n’est pas vaine.

Un parcours du combattant

En contactant Equifax, Martin est informé que des demandes de crédit ont été faites en son nom dans un magasin à grande surface et dans une institution de financement de prêts, pour un montant de 11 000 $. C’est lui qui aura à faire les démarches auprès de ces institutions pour faire valoir qu’il a été victime d’une fraude. On lui conseille aussi de porter plainte de manière officielle.

Ici, c’est un véritable chemin de croix qui s’amorce. Si Martin convient que l’on ne lui fait pas de difficultés pour annuler les dépenses qui ont été faites en son nom, il doit néanmoins assurer lui-même un suivi auprès de chaque institution. Il est contraint de multiplier les appels, courriels et envois de fax, souvent durant les heures de bureau. Les différents services à la clientèle sont autant de labyrinthes qu’il doit apprivoiser. «Je ne la trouve pas drôle du tout», laisse-t-il tomber, encore émotif quand il raconte son expérience.

L’informaticien porte plainte aux autorités. Ce sont des agents réguliers de la police de Trois-Rivières qui viennent prendre sa déposition. Il a documenté tout son dossier. On lui demande de rappeler dans trois semaines. On lui fera alors comprendre qu’il n’a pas subi de pertes financières et que les effectifs manquent un peu pour entreprendre une enquête, relate-t-il. S’il concède qu’il n’a pas été victime d’un meurtre, Martin se désole du message que cela répercute. «Si tu veux frauder, fraude des petits montants, la police ne viendra pas t’achaler», déplore-t-il.

Détournement d’adresse

Alors qu’il semble prendre le dessus sur la situation, Martin reçoit un compte d’une chaîne de magasin de produits de luxe, dont il ne connaît même pas l’existence. Il se rend sur le site Internet du magasin en question pour tenter d’ouvrir lui-même un compte et réalise que pour ce faire, il doit disposer de beaucoup d’informations personnelles. Non seulement doit-il à nouveau faire annuler un compte, il comprend aussi que les fraudeurs ont en main beaucoup d’informations à son sujet.

Le temps passe encore et la situation semble connaître une certaine accalmie. Même qu’il est quelques semaines sans recevoir de courrier qui suit de son ancienne adresse. Puis, le nouveau propriétaire de la maison l’appelle pour lui dire qu’il a du courrier à son nom qui s’accumule et qu’il devrait venir chercher. Or, il avait bien fait suivre son courrier par Postes Canada. Quelque chose cloche.

En récupérant les lettres, il y trouve un avis de Postes Canada l’informant que le nouveau changement d’adresse serait bientôt effectif. Il comprend alors que les fraudeurs ont fait une demande de suivi de courrier en son nom vers une troisième adresse. En vérifiant auprès de la société d’État, on lui apprend que huit items - il ne saura jamais lesquels - ont été acheminés vers une adresse de Montréal. Il demande à Postes Canada de bloquer toute éventuelle requête de changement d’adresse. On lui répond que ce n’est pas possible.

Malgré l’angoisse que cela lui cause, ce nouveau développement lui permet néanmoins de retourner voir les autorités, le vol de courrier étant un crime que l’on prend au sérieux. C’est là qu’un enquêteur est finalement affecté à son dossier.

«Desjardins minimise la situation»

Cela fait quelques mois que le dossier de Martin est entre les mains de la police. Il est toujours sans nouvelles.

S’il n’a pas eu de mauvaises surprises depuis les incidents avec Postes Canada, ce sont des appels ou des textos provenant de numéro étranger, d’un peu partout dans le monde, qui viennent maintenant ponctuer son quotidien. Il ne répond jamais, se doutant que l’on tente de l’hameçonner. Il redoute que ses informations personnelles aient été vendues.

«On ne peut pas dire on va trouver le coupable puis on règle le trouble. Ce n’est pas ça. Il n’y en a pas un coupable, il y en a peut-être 300 000», s’inquiète celui qui affirme ne plus vivre avec la même sérénité depuis sa mésaventure. Il se demande par ailleurs comment quelqu’un qui n’a pas accès à toutes les ressources dont il dispose peut arriver à se débrouiller en pareilles circonstances.

Martin situe le début de ses déboires au moment où Desjardins a été victime de la fraude qu’elle rendait finalement publique la semaine dernière. Pour lui, les deux événements sont reliés. Il soutient que quand il a contacté l’institution, on lui avait assuré que le délai de traitement d’un dossier de fraude était de trois semaines. Or, un mois plus tard, la période d’attente avait été revue à la hausse, passant à huit semaines, compte tenu d’un «volume anormalement élevé de demandes en lien avec des fraudes», relate-t-il.

«Desjardins minimise. Ils n’iront pas dire toutes les conséquences de cette fuite-là, sinon tout le monde irait fermer son compte. Les gens sont pris avec ça pour le reste de leur vie», se désole-t-il.