L'espadrille plus forte que le shoe-claque

De Toronto à Hawkesbury, en passant par Fort-Coulonge et Gatineau, on porte des espadrilles. À Montréal, en Abitibi et en Montérégie, on attache ses runnings. Entre Trois-Rivières et Québec, en passant par Victoriaville, on met des shoe-claques pour se rendre à Tadoussac. Mais à Sherbrooke, on fait comme à Moncton, et on chausse des sneakers pour garder la forme.
Détaché du français européen, le français canadien, voire nord-américain, évolue dans toute son indépendance, pour ne pas dire « ses » indépendances...
Professeur à l'Université de Paris-Sorbonne, en France, le linguiste André Thibault s'est penché sur un mot bien précis pour raconter, à sa façon, l'évolution du français en terre d'Amérique.
Ce que les Français européens identifient comme étant des « baskets » (des chaussures de sport) est absent de la langue de Molière, à l'ouest de l'Atlantique. La seule exception à la règle se trouverait... en Louisiane !
André Thibault a publié, fin décembre, les premiers résultats d'un sondage mené auprès de 3500 personnes en Amérique du Nord, principalement dans l'est du Canada. Du propre aveu du linguiste, les répondants de l'Acadie, de l'Ouest canadien et de la Louisiane sont sous-représentés dans l'enquête, bien que quelques-uns aient fait l'exercice, en nommant le terme usuel dans leur région.
Évidemment, ce n'est pas parce que l'on vit en Outaouais ou dans l'Est ontarien qu'on ne parle que d'espadrilles, terme le plus utilisé dans la région de la capitale fédérale. Les influences anglophones peuvent teinter l'expression d'un francophone d'Ottawa, qui préfère courir en running plutôt qu'en espadrilles.
Après tout, l'étude démontre que la dénomination « shoe-claque » est fortement répandue dans la très francophone ville de Québec.
Détenteur de la chaire consacrée aux études sur la Francophonie et les variétés de français à Paris-Sorbone, M. Thibault s'est prêté à un exercice de représentation géographique du terme désignant les chaussures de sport.
De façon générale, le mot « espadrilles » triomphe.
Les Canadiens français préfèrent par une faible marge les espadrilles (42,5 %) aux runnings (42,1 %), et portent de moins en moins de sneakers (11,3 %) et de shoe-claques (10,1 %). La très grande majorité des Canadiens s'entend pour dire que les baskets doivent demeurer en Europe. Seul 1 % porte des baskets en Amérique du Nord, et ils se trouveraient pour la plupart en Louisiane, aux États-Unis. Le total des résultats dépasse 100 % puisque les répondants utilisent plus d'un terme pour désigner leurs mêmes chaussures de sport.
« Les répondants ont cité baskets (probablement diffusé en Louisiane par la transmission du français standard de France en milieu scolaire), et même parfois runnings ou sneakers, mais aussi tennis shoes, le terme le plus fréquent dans la plus grande partie des États-Unis pour désigner ce référent », explique le linguiste.
1980-2016 : la revanche de l'espadrille
Le linguiste trace l'histoire de ces termes ayant déjà fait l'objet d'une première recherche empirique, à la fin du siècle dernier.
« Une première enquête lexicale de grande envergure, menée dans les années 1970, avait abouti en 1980 à la publication de l'Atlas linguistique de l'est du Canada (ALEC) », indique le professeur, sur le site francaisdenosregions.com.
« Si les grandes tendances déjà illustrées par la carte de l'ALEC se maintiennent (runnings ou running-shoes dans l'ouest du Québec, shoe-claques dans l'est et sneaks/sneakers dans l'Estrie et en Acadie), des nouveautés attirent toutefois l'attention : d'une part, la diffusion de runnings en dehors de sa zone d'origine ; d'autre part, la véritable explosion qu'a connue l'usage d'espadrille, arrivé bon premier dans de nombreuses régions », écrit-il.
En effet, la carte de 1980 montre un très mince usage du mot espadrille, alors que celle conçue en 2016 place le même terme à la position de tête de tous ses synonymes.
« Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé », chantait Félix Leclerc...