Jean Guy Doyon avec sa caricature. Ses jambes forment l’accent aigu sur le « é » d’Orléans.

Le MIFO, une voix forte depuis 40 ans

Le 25 septembre, le Mouvement d’implication francophone d’Orléans (MIFO) soulignera à la fois son quarantième anniversaire et le Jour des Franco-Ontariens et des Franco-Ontariennes. «Le Droit» replonge dans le contexte de sa création avec le premier président de son conseil d’administration, Jean-Guy Doyon. Et comme les célébrations se feront en musique, deux anciens directeurs artistiques racontent quatre décennies de culture en quatre spectacles.

En 1978, il fallait rêver en couleurs pour vouloir créer le MIFO, se souvient son président fondateur Jean-Guy Doyon.

Le mardi 25 septembre prochain, quatre décennies après ses débuts houleux, le MIFO célèbrera son anniversaire avec un « Kaléidoscope musical ». Kristine St-Pierre, Marie-Clo, Yan Leduc et Yao monteront sur la scène de la grande salle du Centre culturel d’Orléans. Plus d’information suivra dans l’édition du 25 septembre du Droit.

Le rendez-vous de Yao et de ses complices, tout comme la programmation francophone du Centre des arts Shenkman, les camps, les services de garde et les cours : rien de cela n’aurait vu le jour sous la bannière du MIFO si ce n’avait été d’un travail scolaire. En 1978, pour leur cours d’économie, des élèves de l’École secondaire Garneau collaboraient sur un projet appelé « La survivance du fait français à Orléans ». La vingtaine d’étudiants de 13e année avait fait l’ébauche de services que pourrait offrir un organisme baptisé « la [sic] Mouvement d’implication francophone d’Orléans ».

Sous la tutelle de leur professeur Florian Couture, des élèves du groupe ont présenté leurs esquisses à la Chambre de commerce d’Orléans dans l’espoir de récolter des appuis. À cette époque, l’organisme entièrement francophone avait parmi ses rangs Jean-Guy Doyon. L’Orléanais d’adoption a vu le bien-fondé du projet : en 1978, il a plongé tête première dans l’aventure du MIFO en devenant le premier président de son conseil d’administration. « J’étais prêt à risquer tout, raconte l’Abitibien d’origine. Ma vision, c’était que si l’on ne créait pas un endroit de rassemblement (pour les francophones) dans Orléans, on allait tous se faire assimiler et ça allait être terrible. »

À cette époque, se souvient M. Doyon, on avait peu d’espoir quant à l’ampleur que pourrait avoir le MIFO. D’abord, parce qu’Orléans n’était pas particulièrement peuplée — on y comptait 11 000 habitants en 1976. Puis, parce que le pourcentage de résidents qui partageaient leur langue maternelle avec Molière chutait. Orléans était alors en pleine expansion. Annexée en 1974 à la Municipalité régionale d’Ottawa-Carleton, la bourgade qui, pour près d’un siècle, avait été majoritairement francophone, devenait la résidence de plus en plus de familles anglophones.

En 1976, le mouvement souverainiste au Québec portait le Parti québécois au pouvoir pour la première fois. À Orléans, le séparatisme chez son proche voisin a attisé des tensions entre les communautés linguistiques, au point tel où M. Doyon recevait des lettres de menaces chez lui. « On ne voulait pas de gars comme moi à Orléans, dit-il. Le climat n’était pas facile, parce que les anglophones se sentaient menacés. On ne voulait pas que les francophones prennent trop de place. »

Pendant un an, le conseil d’administration s’est rencontré quatre soirs par semaine dans le sous-sol de leur président. La charge de travail était considérable. Il fallait créer les structures administratives pour mettre sur pied une garderie en français, pour assurer la bilinguisation de la publicité, pour tracer l’historique d’Orléans, pour organiser des activités socioculturelles et pour construire un centre culturel. Jean-Guy Doyon a cédé sa place à la présidence en 1980, mais ses successeurs ont continué de porter la même vision.

Lentement, l’ancien projet scolaire a reçu de plus en plus d’appuis de la collectivité et des différentes sphères politiques. Après une campagne de financement, le MIFO s’est doté en 1985 de son centre culturel d’où une vague de projets a émergé. Enfin, l’organisme qui soulevait des doutes a fini par devenir la plateforme de développement de la vie culturelle que ses fondateurs avaient envisagée.

Le message a été compris : le MIFO n’était pas un projet contre l’usage de l’anglais, mais pour la protection des droits des francophones d’Orléans. « Les gens ont compris que le projet était quelque chose de très positif, résume M. Doyon. On voulait contrer l’assimilation ; si on n’avait pas eu le MIFO, je ne sais pas ce qu’on serait aujourd’hui. »

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LA MISSION DU MIFO

Le Mouvement d’implication francophone d’Orléans (MIFO) a comme mission de soutenir la culture francophone à Orléans. À la fois un organisme communautaire, artistique et culturel, le centre propose des programmes et des services variés en français. Le MIFO offre, entre autres, des camps pour enfants, des services de garde et divers cours et ateliers. Il est également le présentateur principal des spectacles en français du Centre des Arts Shenkman.

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QUARANTE ANS, QUATRE ÉVÉNEMENTS

1980 : Suzanne Pinel

À travers son histoire, le MIFO a accueilli sous son toit à la fois des artistes francophones en milieu minoritaire et des Québécois plus connus. Le spectacle qui a récolté le plus de succès dans les années 1980, selon Jacques Briand, a été « paradoxalement, une artiste d’Orléans », estime celui qui a été coordonnateur artistique, directeur artistique, puis directeur général entre 1993 et 2003.

Suzanne Pinel

L’artiste « paradoxale » était Suzanne Pinel. Son personnage de Marie-Soleil amusait les enfants avec ses chansons bilingues. Attention, on ne parle pas ici d’un spectacle de Suzanne Pinel, mais bien des spectacles de Suzanne Pinel : dès 1980, l’auteure-compositrice-interprète se produisait une ou deux fois par année via le tout jeune MIFO. Avec les recettes engrangées par la vente de ses disques, elle a fourni presque 1800 $ à la campagne de financement pour la construction du Centre culturel d’Orléans. Le quartier général du MIFO, achevé en 1985, est devenu comme une deuxième maison pour Marie-Soleil, qui y a fait des apparitions régulières pendant plusieurs années, chaque fois devant une salle pleine.

Ses spectacles, ses cassettes et son émission à la télévision locale ont marqué l’imaginaire des jeunes qui ont grandi à Orléans dans les années 1980 et 1990. Signe de son empreinte, en 2017, Damien Robitaille, Patrick Groulx et Véronic DiCaire — tous franco-ontariens — ont chanté Kamé le chameau sur le plateau de l’émission ICI on chante. Et ce, devant le visage intrigué de Lise Dion, qui vient du Québec où le nom de Suzanne Pinel ne s’est jamais fait connaître.

En 1991, madame Pinel a été distinguée de l’Ordre du Canada comme l’une des ambassadrices de la culture canadienne-française et pour son engagement éducatif.

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1990 : les 4-Alogues

Le spectacle des années 1990 aurait bien pu être celui des Colocs, qui avaient fait fureur lors de leur passage à Orléans. Il aurait aussi pu être celui de Jean-Pierre Ferland, dans un contexte où plusieurs noms de la chanson francophone s’étaient relayés au MIFO.

Les 4-Alogues

Dans les premières années, le fonctionnement opérationnel et les finances du MIFO étaient encore à consolider. Une fois le roulement et la tirelire réglés, l’organisme a pu faire plusieurs réalisations sur le plan culturel, dont la mise en place d’un programme de résidences artistiques. « C’était assez innovateur, se souvient Jacques Briand. Ça existait dans les théâtres à Montréal, mais dans un centre communautaire francophone en situation minoritaire, un artiste en résidence, surtout un Franco-Ontarien, c’était une denrée rare. » 

Le MIFO a soutenu les débuts de plusieurs jeunes artistes de la région. Dans cette catégorie se trouvaient Les 4 — Alogues, un groupe d’humour formé d’élèves du secondaire. Les quatre ont reçu de l’encadrement pour l’écriture d’un premier spectacle, des espaces et du pour pratiquer, ainsi que le soutien de l’humoriste Martin Petit. Les 4 — Alogues a fini par se désintégrer, mais chaque membre a continué à œuvrer dans le monde des arts. En faisaient partie Patrick Groulx, aujourd’hui humoriste et animateur ; Martin Thibaudeau, acteur, réalisateur et auteur pour le cinéma ; et Jean Fournier, humoriste et comédien. Et enfin, Patrick Bourbonnais, qui a grandi pour devenir en 2002... directeur artistique du MIFO.

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2000 : Fred Pellerin

S’il ne faut nommer qu’un seul artiste pour la décennie 2000 à 2010, Patrick Bourbonnais choisit Fred Pellerin. L’ancien directeur artistique avait été marqué par le talent du jeune conteur, découvert à Québec dans une salle presque vide, alors qu’il n’était pas encore connu. « Quand je l’ai vu, ça a été la première fois de ma vie que j’étais jaloux du talent de quelqu’un d’autre ! » se souvient-il.

Fred Pellerin

C’est ainsi que le Caxtonien est devenu un visiteur régulier du MIFO. Au départ, son spectacle était produit à perte. Ses ventes ont moussé d’une année à l’autre, grâce au travail des équipes derrière l’artiste, certes, mais aussi à la magie du bouche-à-oreille. « Comme diffuseur, on a un mandat d’encourager cette qualité de talent, et de prendre des risques, ajoute M. Bourbonnais. (Fred Pellerin) est un modèle de pratique exemplaire en ce qu’il s’agit de bâtir la carrière d’un artiste et de travailler avec lui dans son cheminement. »

Aujourd’hui, le MIFO est l’un des trois seuls diffuseurs qui ont acheté tous les spectacles de Fred Pellerin.

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2010 : Les Lost Fingers

Avec une offre culturelle grandissante, le besoin d’une salle de spectacles plus grande que celle du Centre culturel s’est fait sentir dans la communauté. Le 18 juin 2009, le Centre des arts Shenkman a été inauguré. La construction de l’édifice a marqué un tournant dans la programmation du MIFO, qui s’est mis à tisser des liens de plus en plus serrés avec des agences québécoises. L’organisme a augmenté ses budgets pour le volet artistique, en se donnant comme objectif de ne pas compromettre le volet communautaire.

Les Lost Fingers

Un défi restait : convaincre la population francophone à fréquenter un centre qui portait un nom anglophone. Une programmation « blindée » a été construite pour l’ouverture du centre, avec André-Philippe Gagnon comme tête d’affiche. Deux semaines avant l’événement, les guichets étaient fermés. « Il est venu comme planter un drapeau au Centre des arts Shenkman. C’est là qu’on a vu qu’on pouvait maintenant inviter les artistes qu’on voulait, souligne Patrick Bourbonnais. Clairement, dans le vieux MIFO, c’était impossible ; maintenant, au Shenkman, on pouvait rêver de nos plus belles aspirations. »

Et les Lost Fingers ? Leur spectacle « a confirmé la réputation de la salle comme ayant la meilleure acoustique dans l’est du Canada », affirme M. Bourbonnais.

« Le directeur de tournée s’est tourné vers moi pendant le spectacle et a dit “ce soir, j’entends des notes qui sortent de leur guitare pour la première fois en tournée”. Et le lendemain, on lisait dans le Ottawa Citizen une critique qui répétait sensiblement la même chose. Ça s’est répandu comme une traînée de poudre, les gens se sont mis à se parler, puis on a utilisé cet argument pour attirer des artistes et des agents. Plus juste la foule, mais les artistes voulaient venir au Shenkman. »

Cet essor a attiré dans la salle orléanaise de grands événements, comme le Gala des prix Trille Or. « On les a amenés au Shenkman pour qu’on devienne une référence culturelle francophone hors Québec, et c’est vers ça qu’on travaillait. »