Le linguiste André Thibault a mené une étude sur le français auprès de 4 500 internautes du Canada.

La langue cartographiée

Les amis de Passe-Partout se rappelleront cette scène classique d'une petite fille jouant au pompier, s'exclamant du haut de son escabeau rouge : « À Sonia ! À Sonia ! Eille arrêêêête ! » Montréal résonne dans cette réplique, de la même façon que l'Outaouais et l'Est ontarien l'auraient fait. Dans un billet sur la prononciation de certains mots, comme « poteau », « arrête » et « baleine », un professeur de l'Université de Paris-Sorbonne dresse une carte qui alimente, encore une fois, la rivalité Québec-Montréal.
Les différents accents originaires de l'est du Québec et de l'Acadie font parfois l'objet de quelques taquineries en Outaouais, et une étude universitaire vient confirmer ce que plusieurs rapportent - avec sourire - dans les discussions de cuisine.
Quelque part entre Québec et Trois-Rivières, la prononciation des mots « arrête », « baleine », « poteau » et « connaisse » se fait plus « ville de Montréal » ou « ville de Québec », observe le linguiste André Thibault.
« La plupart des Canadiens français peuvent se reconnaître dans cette étude », dit le professeur, dont l'équipe a recueilli les réponses de 4 500 internautes du pays.
Arrête
Selon l'étude, la prononciation de la petite pompière de Passe-Partout, enregistrée au début des années 1980, est toujours bien vivante en 2017.
« Cela démontre la domination claire et nette de la prononciation avec une voyelle brève ("arrète") dans l'est, à partir d'une ligne qui traverse le fleuve Saint-Laurent à quelques dizaines de kilomètres à l'ouest de Québec, explique le professeur Thibault. Cette aire se prolonge dans Charlevoix, au Saguenay-Lac-Saint-Jean et sur la Côte-Nord d'une part, ainsi que dans le Bas-du-Fleuve, en Gaspésie et dans toute l'Acadie d'autre part. L'aire de la voyelle longue (comme dans le mot "fête") se répand dans tout l'ouest. Les villes de Trois-Rivières, Drummondville, Sherbrooke, Montréal et Gatineau en font toutes partie, ainsi que la totalité des zones francophones de l'Ontario, à l'ouest du Québec. »
Le linguiste observe que la ville de Québec agit comme un « verrou » qui freine l'expansion des variantes montréalaises vers l'est.
Baleine
La ligne de démarcation du mot « baleine » est semblable à celle du mot « arrête », selon les cartes de M. Thibault.
Ceci est une «<sub> </sub>balène ».
« Cette frontière va en s'élargissant vers le sud, formant une sorte de triangle, une transition graduelle entre la Beauce et l'Estrie, jusqu'à la frontière avec les États-Unis. »
Connaisse
Cette forme conjuguée du verbe connaître briserait toutefois la règle non écrite voulant que les gens de l'est prononcent automatiquement des « voyelles brèves », alors que les résidents de l'ouest s'expriment avec des « voyelles longues ».
« La forme verbale "connaisse" constitue une autre particularité, tant à Québec qu'à Montréal, mais elle fonctionne de façon inverse : c'est l'est qui prononce une voyelle longue, et l'ouest qui opte pour une brève ! »
Les répondants des provinces maritimes prononcent le mot de la même façon que ceux de la région de Québec. « L'ouest, incluant l'Ontario, se situe dans le prolongement de l'Ouest québécois », vulgarise le chercheur.
En Abitibi-Témiscamingue, du côté québécois comme ontarien, l'accent serait plus semblable à celui de l'est.
« Il faut savoir que cette région a été colonisée à une époque relativement récente (XXe siècle) par des locuteurs originaires de toutes les parties de la province, rappelle M. Thibault. Les variantes s'y sont donc redistribuées de façon imprévisible. »
Poteau
Autre exemple qui donne lieu à bien des discussions, le mot « poteau » est prononcé « pôteau », en Outaouais comme à Montréal. « Encore une fois, c'est la voyelle longue qui domine dans l'ouest et la voyelle brève qui s'étend jusqu'à l'Atlantique. » En fait, le mot « poteau » est l'un de ceux mis à l'étude qui est employé de façon la plus aléatoire, note le professeur Thibault.
Dites-vous « poteau » ou « pôteau » ?
« Entre la grande région soumise à l'influence de la ville de Québec d'une part et le domaine acadien d'autre part, tout Charlevoix, le Saguenay-Lac-Saint-Jean, la Côte-Nord, le Bas-du-Fleuve et le Madawaska (nord-ouest du Nouveau-Brunswick) vont de pair avec l'ouest et privilégient eux aussi la voyelle longue (ô). Il faut donc admettre que la voyelle "o", dans les mots où l'on observe une différenciation régionale, ne se comporte pas partout de la même façon que la voyelle "è". »
Un coup de pouce du Manitoba
Le professeur André Thibault a besoin de plus de répondants de l'Ouest canadien pour compléter son étude visant à cartographier la langue française du pays. La majorité des 5 000 participants sont de l'est du pays, mais un échantillon suffisant a été recueilli dans la région de Saint-Boniface, au Manitoba.
« Dans l'ensemble, indique le professeur Thibault, le comportement des Bonifaciens s'aligne sur celui des locuteurs de l'Ontario et de l'ouest du Québec. Tout comme eux, ils privilégient la longueur vocalique pour "arrête" ("arête") et baleine ("balêne"), alors qu'inversement, le mot connaisse est prononcé très majoritairement avec une voyelle brève ("connèsse").
Enfin, comme c'est le cas dans la plus grande partie de l'Est du pays (sauf dans la grande région de Québec et dans les Maritimes), poteau est prononcé par une très claire majorité des répondants avec une voyelle longue ("pôteau"). Ces résultats ne sont guère surprenants, une bonne partie des ancêtres des Franco-Manitobains étant originaires de l'Ouest québécois, voire de l'Ontario. »
Dans les provinces plus à l'ouest, l'échantillonnage est trop mince pour confirmer des tendances claires, concède M. Thibault.
Les internautes intéressés peuvent participer au sondage ici: