Des fonctionnaires ont manifesté leur colère à maintes reprises depuis l'implantation du système de paye Phénix.

Un demi-milliard $ pour Phénix

Reconnaissant que le système de paye Phénix « continue de présenter de graves problèmes et de poser des défis de taille » trois ans après son implantation, le gouvernement fédéral allonge un montant additionnel de plus d’un demi-milliard $ sur cinq ans afin de déployer toutes les ressources nécessaires pour mettre un point final à cette saga.

Dans un passage du budget dévoilé mardi intitulé « S’assurer que les fonctionnaires reçoivent le paiement qui convient », Ottawa annonce qu’il compte injecter 523,3 millions $ d’ici 2024 afin d’améliorer le système mis en service à l’hiver 2015 et « réduire la probabilité que des erreurs se produisent ».

Le gouvernement investira également cette année une somme supplémentaire de 21,7 millions $ dans le but de poursuivre l’avancement de la stabilisation du système de paye actuel, qu’il souhaite éventuellement mettre au rancart.

Le fédéral accorde aussi une enveloppe d’un peu plus de neuf millions $ à l’Agence du revenu du Canada afin qu’elle soit en mesure de traiter plus rapidement et avec exactitude les nouvelles cotisations à l’égard de l’impôt sur le revenu pour les fonctionnaires fédéraux affectés par des problèmes de paye.

Pour la directrice gouvernance et institutions de l’Institut des finances publiques et de la démocratie (IFPD) à l’Université d’Ottawa, Helaina Gaspard, cet important investissement démontrent que le gouvernement est conscient que le problème continue d’être majeur. Il y a cependant plusieurs bémols, à son avis.

« Ce qui n’est pas encore clair et qui demeure une lacune, c’est qu’est-ce qu’on fait pour résoudre le problème. On comprend tous qu’on l’étudie, mais quel est le but ultime ? La lacune, elle se situe entre le contexte actuel et le contexte désiré. Il manque forcément un plan de rendement, comment saura-t-on si le but a été atteint et quels instruments va-t-on utiliser pour s’y rendre. Toutes ces questions-là demeurent. […] Rappelons-nous que des drapeaux rouges avaient été levés même à l’époque où on contemplait ce système (Phénix) », explique-t-elle.

Mme Gaspard ajoute qu’ultimement, même si la genèse du problème est née à l’époque du gouvernement Harper, c’est au gouvernement actuel à qui revient l’imputabilité, et qu’il est ardu de prévoir le coût politique que pourrait avoir ce fiasco sur les libéraux lors des prochaines élections.

Ottawa rappelle par ailleurs qu’il s’est attaqué en janvier dernier à « une source d’incertitude et de difficultés financières possibles » en proposant des changements législatifs visant à permettre aux employés payés en trop de rembourser à leur employeur uniquement le montant net qu’ils ont reçu, après déductions. 

Auparavant, les gens touchés étaient tenus de remettre le montant brut du trop-payé, ce qui avait soulevé la grogne chez les syndicats.

Entre-temps, le processus de sélection d’un système de paye de nouvelle génération, lancé au printemps dernier et piloté par le Secrétariat du Conseil du Trésor du Canada, se poursuit. Divers fournisseurs ont soumis des solutions possibles, lesquelles ont été mises à l’essai auprès des utilisateurs dans les derniers mois.

Dans sa récente mise à jour liée aux ratés du système Phénix, en date du 20 février, le ministère des Services publics et de l’Approvisionnement indique qu’il y avait 453 000 mouvements en attente de traitement au Centre des services de paye, dont 340 000 (75 %) ayant des répercussions financières. 

Du nombre, 260 000 dépassent la charge de travail normale.

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LES SYNDICATS DÉNONCENT LA SITUATION

Si le budget Morneau prévoit des centaines de millions de dollars additionnels d’ici 2024 pour tenter de régler le fiasco Phénix, les mesures annoncées par Ottawa mardi sont loin d’être suffisantes «pour mettre fin au cauchemar que vivent les fonctionnaires canadiens», déplore l’Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC).

Le syndicat signale que les quelque 200 000 fonctionnaires lésés par les troubles de Phénix veulent un financement à long terme afin d’éliminer les arriérés, cherchent des dédommagements, demandent la stabilisation de Phénix et réclament la conception, l’expérimentation et le lancement d’un nouveau système de paye.

«Ce n’est pas en avançant à tâtons d’année en année qu’on accomplira de grands progrès, a pesté le président de l’AFPC, Chris Aylward. Stabiliser Phénix prendra des années, et il y a encore des centaines de milliers de dossiers à régler.» 

L’AFPC déplore l’absence de fonds dans le budget pour la mise en œuvre d’un nouveau système de paye et pour dédommager les fonctionnaires.

«Ils méritent d’être indemnisés pour les torts qui leur ont été causés», a lancé M. Aylward.

L’AFPC dénonce aussi que le gouvernement Trudeau n’ait encore fixé aucun échéancier pour résoudre entièrement les problèmes de paye.

«Jour après jour, nos membres rentrent au travail pour fournir à la population les services essentiels dont elle a besoin. Ils méritent que leur employeur — le gouvernement — les payes correctement et à temps», a souligné M. Aylward.

À l’IPFPC

L’Institut professionnel de la fonction publique du Canada (IPFPC) fait écho des réactions de l’AFPC.

«Malgré l’engagement du gouvernement à remplacer Phénix, son budget ne contient pas le financement permettant la réalisation de ce projet sans délai, ce qui déçoit beaucoup nos membres, a indiqué la présidente de l’IPFPC, Debi Daviau. Les fonds servant à aider les employés à régler leurs problèmes de paye sont les bienvenus, mais ils ne peuvent les aider qu’à court terme à faire face à ce qui reste une crise qui perdure depuis trois ans.»

Avec Charles-Antoine Gagnon, Le Droit