La fabrique d’allumettes E.B. Eddy

Faire des allumettes pour survivre

Nous poursuivons aujourd’hui la publication de notre portrait des allumettières de la E.B. Eddy amorcé vendredi. En nous basant sur les informations colligées et publiées dans la thèse de maîtrise de Kathleen Durocher, étudiante au doctorat en histoire à l’Université d’Ottawa, nous brossons un portrait jusqu’ici inédit de ces ouvrières qui ont marqué l’histoire de la ville, de la région et du pays tout entier au tournant du 20e siècle, notamment en déclenchant, il y a exactement 100 ans, la première grève menée par un syndicat féminin au Canada.

Dans bien des ménages, à Hull, il y a 100 ans, le revenu de l’allumettière était carrément vital. Bien plus qu’un revenu d’appoint pour combler ce que le salaire du père de famille n’arrivait pas à payer, les quelques dollars qu’une allumettière rapportait à la maison après sa semaine de 60 heures pouvaient représenter la moitié du revenu familial.

Une allumettière offrait aussi à son foyer ce qu’à l’époque, bien des hommes ne pouvaient pas assurer : la stabilité d’un revenu pendant toute l’année. « Les hommes pouvaient avoir des périodes sans emploi, ou des fois c’est l’argent fait au camp de bûcherons qui ne se rendait pas jusqu’au foyer familial, ça se voyait souvent », note l’étudiante au doctorat en histoire à l’Université d’Ottawa, Kathleen Durocher.

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L’allumettière, elle, travaillait à longueur d’année et revenait à la maison tous les soirs. La fabrique d’allumettes E.B. Eddy fonctionnait tout le temps. « Même le dimanche parfois, et ça mettait en colère les curés », ajoute Mme Durocher. C’était la plus importante fabrique d’allumettes de tout l’Empire britannique. Sa production était essentielle à la vie de tous les jours. « On estime qu’à l’époque, les Canadiens utilisaient 15 allumettes par jour, note l’étudiante au doctorat. C’était un bien essentiel. Même si économiquement, les choses allaient mal et que les chantiers fermaient, les gens continuaient d’avoir besoin d’allumettes. »

La stabilité du travail d’allumettière a donné à ces ouvrières un rôle essentiel dans l’essor de la ville de Hull. C’est cette même stabilité qui forçait les ménages vivant le plus dans la misère à envoyer leurs filles, parfois à peine adolescentes, remplir des boîtes d’allumettes à l’usine.

« Les familles n’envoyaient pas leurs enfants à l’usine pour le plaisir, insiste Mme Durocher. Ils préféraient avant tout pouvoir garder les filles à la maison pour des travaux rémunérés de couture, pour s’occuper de la maison et des repas. Envoyer sa fille à l’usine était le dernier recours, mais ça garantissait un revenu stable. »

Ainsi, une allumettière pouvait faire la différence entre la misère et la grande misère de son foyer. « Quand l’usine cessait sa production ou mettait ses ouvrières en lockout, c’est toute la ville qui se retrouvait en grande difficulté, note Mme Durocher. C’est pour ça qu’en 1924, la Ville de Hull est elle-même intervenue dans la négociation entre les allumettières et la E.B. Eddy. L’argent que rapportaient les allumettières était trop important pour l’économie de la ville. Elle ne pouvait pas se permettre d’avoir 200 à 300 personnes subitement sans emploi. »

Une place dans l’histoire

Les trois années consacrées par Kathleen Durocher à ses recherches sur les allumettières l’ont menée à une conclusion. « Il faut donner à ces femmes la place qui leur revient dans l’histoire, lance-t-elle. Elles sont à mon avis bien assez importantes pour devenir un symbole de notre ville. Les gens connaissent maintenant Donalda Charron, mais il n’y a pas qu’elle. Il y a eu plus de 1000 allumettières à Hull. Il faut les montrer. »

Attribuer le nom des Allumettières à ce qui s’est longtemps appelé le boulevard Saint-Laurent était une première étape vers une reconnaissance. La future bibliothèque Donalda-Charron en est une autre, mais ce sont deux actions relativement récentes. « C’est triste qu’on ait pris autant de temps avant de s’intéresser aux femmes ouvrières de Hull, estime Mme Durocher. Il en reste d’autres. On ne sait pratiquement rien sur l’industrie du textile à Hull. Les femmes qui ont travaillé à la Hanson, on n’en sait rien. D’autres villes ont documenté ça depuis longtemps. C’est important de montrer à quel point la condition des femmes n’était pas du tout celle des hommes. Elles n’étaient pas toutes des petites filles. Il y avait des veuves, des vieilles filles et des enfants dans les usines. Le portrait est beaucoup plus nuancé qu’on pourrait le croire. »

Mme Durocher a offert au Centre régional d’archives de l’Outaouais les informations qu’elle a colligées sur les 315 allumettières qu’elle a identifiées. L’information sera rendue disponible à la population sous peu. Mme Durocher espère que cela permettra de continuer la recherche sur les allumettières, voire à des descendants de découvrir le passé ouvrier de leur famille.

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EN CHIFFRES

18 ans*

Âge moyen d’une allumettière en 1910 (ce chiffre grimpe à 19 ans en 1920)

*Le nombre d’enfants à l’usine n’est à peu près pas compilé et donc très sous-estimé.

223 $

Revenu annuel moyen d’une allumettière en 1910 (pour la même époque, le revenu annuel moyen est de 354 $ pour un homme)

439 $

Revenu annuel moyen d’une allumettière en 1920 (pour la même époque, le revenu annuel moyen est de 836 $ pour un homme)

50 à 60 h

Durée d’une semaine de travail moyenne

97 %

ne sont pas mariées

98,5 %

des allumettières répertoriées sont canadiennes-françaises et catholiques

95 %

habitent chez leurs parents

100 %

(ou presque) savent lire et écrire

4,6 % à 35 %

Hausse du bilinguisme entre 1910 et 1920