Danik Lafond, directeur général de l’Union des cultivateurs franco-ontariens et producteur de houblon à la ferme Clodowig Inc à Saint-Eugène.
Danik Lafond, directeur général de l’Union des cultivateurs franco-ontariens et producteur de houblon à la ferme Clodowig Inc à Saint-Eugène.

Une souveraineté alimentaire pas si souveraine

Ani-Rose Deschatelets
Ani-Rose Deschatelets
Le Droit
La COVID-19 chamboule les habitudes de consommation de l’Est ontarien portées désormais davantage vers l’achat local. Cela dit, les règles entourant la certification locale d’un aliment sont loin d’être coulées dans le béton aux yeux des producteurs et des consommateurs, surtout dans la culture houblonnière.

«Les gens pensent que s’ils achètent un produit qui vient d’un marchand de proximité, c’est nécessairement local parce que ça a été acheté au coin de la rue. Souvent, ce ne l’est pas», souligne Danik Lafond, directeur général de l’Union des cultivateurs franco-ontariens et producteur de houblon à la ferme Clodowig Inc à Saint-Eugène.

Selon lui, l’amélioration dans tout l’aspect de la souveraineté alimentaire, très en vogue ces dernières semaines, ne se fera réellement qu’avec la possibilité de produire une bonne partie de tous les aliments localement. «C’est vrai dans plusieurs secteurs, mais c’est surtout vrai dans la bière. Le cas des microbrasseries est un cas flagrant». Toujours selon M. Lafond, la seule façon convaincante d’affirmer qu’il s’agit vraiment d’un produit local, c’est qu’il y ait un net pourcentage d’ingrédients locaux, comme le houblon ou le malt. Il indique qu’environ 95% du houblon utilisé en Ontario est d’origine étrangère, alors que l’est de l’Ontario est une grande productrice de cette céréale. «Ce n’est pas parce que la main-d’oeuvre est locale que le produit devient automatiquement local à 100%. C’est comme si toutes les pièces d’un véhicule venaient de Chine, et on l’assemblait à Montréal, ça ne devient pas plus un véhicule canadien.»

Le propriétaire de la brasserie Cassel Brewery de Casselman n’est pas du même avis. Mario Bourgeois affirme que 90% du malt utilisé dans sa brasserie est canadien, mais pas nécessairement ontarien. Selon lui, c’est une question de volume et de goût. «Pour faire des bières spéciales, alors là on peut aller voir des petites productions ontariennes. Pour le houblon par contre, c’est la chasse aux saveurs et c’est là qu’on va puiser dans le marché mondial». Il ajoute que plusieurs des bières qu’il distribue à l’année ont déjà leur recette et qu’il vaut mieux ne pas jouer avec les ingrédients. «Certains producteurs ontariens pourraient nous fournir de leur houblon avec un produit consistant, mais les houblons qu’ils produisent ne correspondent pas aux saveurs qu’on cherche».

L'équipe de la brasserie Cassel Brewery de Casselman

Pour sa part, Danik Lafond croit fermement qu’un produit ne peut être considéré local que s’il contribue vivement à l’économie régionale non seulement avec la main-d’oeuvre, mais également dans la majorité des aspects de sa production. «Si les microbrasseries d’ici achetaient le houblon d’ici, les effets économiques seraient décuplés.»

Questionné à savoir s’il considère son entreprise comme locale, malgré l’achat d’ingrédients étrangers, Mario Bourgeois demeure catégorique: «Oui. Cette bière est faite ici. Un boucher qui fait des saucisses, va-t-il savoir la provenance exacte de chaque épice? Non».

D’un côté ou de l’autre, les barèmes entourant l’achat local restent encore à être définis, mais la sensibilisation de la population prime. «Il y a tout un paradoxe. Les consommateurs devraient vraiment poser des questions et faire des choix éclairés. Sinon ce ne sera qu’une vague de passage, cette idée de souveraineté alimentaire» ajoute M. Lafond.

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