Les décombres de la fromagerie St-Albert, après le brasier du 3 février.

«La fromagerie brûle...»

Que faisiez-vous le matin du 3 février, il y a de cela un an jour pour jour? Les gens de St-Albert vous décriront ce jour dans les moindres détails, même dans 20 ans.
Ce matin-là, je pense dormir tard. C'est dimanche, des poussières après 10h, quand je reçois un texto d'une bonne amie de l'Est ontarien.
«La fromagerie brûle.»
D'un oeil à moitié ouvert, je fais glisser mon pouce sur mon téléphone intelligent où j'aperçois déjà des photos de la fromagerie St-Albert en feu, sur les réseaux sociaux.
J'enfile un vieux jeans et je me précipite vers St-Albert.
Le trajet est long. Sur l'autoroute 417, à peine plus loin que Limoges, on aperçoit une épaisse colonne de fumée blanche, visible à des kilomètres.
«C'est donc vrai...»
Arrivé dans le village, une forte odeur de brûlé pique le nez. Je stationne la voiture au magasin général.
Un bénévole tente de m'empêcher d'approcher la fromagerie. Je l'ignore et pénètre dans le périmètre de sécurité, sans même le regarder.
Au même moment, le maire de l'endroit, François St-Amour, m'aperçoit. Une veste à carreaux, un jeans et des bottes en fourrure jusqu'aux genoux. Il a l'air abattu.
«C'est terrible, sti, pousse-t-il.
- Allez François, donne-moi ton commentaire officiel que je te laisse tranquille. On va faire ça court.»
Il semble apprécier le geste.
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Je veux m'approcher encore plus près de la fromagerie. Mais mon ambition se dégonfle vite quand, devant moi, un jeune homme un peu trop téméraire se fait renverser par deux agents de la Police provinciale de l'Ontario. Il avait ignoré les avertissements des policiers et tentait d'approcher les lieux de l'incendie. Les menottes aux poignets, on l'a embarqué. Je n'ai jamais su s'il s'agissait d'un employé de la fromagerie ou d'un collègue des médias avec un peu trop de toupet, mais il s'est fait brasser, le petit.
Malgré les cris stridents des sirènes et les phares des véhicules d'urgence, les gens sont calmes. Sûrement trop sous le choc pour être énervés. Il fait froid. L'air est sec et glacial, mais les gens restent tout de même à l'extérieur pour regarder leur fromagerie s'envoler en fumée. Entre eux, les résidents du village parlent tout bas. Ils chuchotent comme s'ils assistaient à une projection au cinéma.
Un jeune homme dans la vingtaine fume une cigarette en silence. Il travaillait à la fromagerie depuis quelques semaines à peine.
«Ça faisait des mois que je me cherchais une job...», dit-il en fixant le sol.
Gelé, j'entre au magasin général pour me réchauffer un brin. La caissière m'offre un café et prend sur ses tablettes une barre tendre qu'elle me tend.
«Merci. Combien je vous dois?
- Tu es drôle toi. Rien du tout voyons», dit-elle en souriant.
J'insiste, mais rien à faire.
Une catastrophe est en train de déchirer le village de cette gentille dame, et c'est elle qui me faisait la charité... Ça doit être ça, la résilience.