Sans travail, Marjolaine Beauchamp s'occupe aussi de sa fille d'un an et demi, Elsie Naïma.

En attendant une «vraie maison»

Malgré ses six ans, le petit Léo a déjà traîné son oreiller dans plusieurs logements. Le dernier, il a dû le quitter en raison d'un taux important de moisissures, qui lui causaient des problèmes de santé. Sa mère et sa petite soeur, Elsie Naïma, en souffraient aussi. Il répète souvent à sa mère que leur logis actuel, c'est son « faux appartement ». En attendant, il rêve à sa «vraie maison», qu'il imagine à la campagne. Sa mère aussi.
La maman de Léo, Marjolaine Beauchamp, n'a jamais vécu la rue, mais connaît très bien la précarité. «Quand je cherchais des appartements, j'ai dormi sur le sofa de mes amis avec mon petit garçon de six ans, raconte-t-elle. Je venais de me séparer. J'étais en transit. Je n'étais pas à la rue, mais j'étais itinérante parce que je n'avais pas de chez-moi.»
Originaire de Buckingham, Marjolaine est une artiste slameuse, une poétesse et une auteure reconnue dans son domaine. Elle dit s'inspirer de sujets sociaux. Sur scène, elle joue avec les mots et bouscule les préjugés pour faire ressortir la beauté à travers la laideur. Dans sa vie, la mère monoparentale fait de même avec la réalité de ses enfants. «Léo est un petit garçon très anxieux. Il faut arranger les faits pour qu'il se sente plus en sécurité. J'essaie de lui amener les choses pour que ce soit plus positif.»
Elle fait de son mieux pour tenir le coup. «C'est difficile de ne pas avoir le sentiment d'avoir rétrogradé, mais je me dis que c'est temporaire.»
Sans travail, Marjolaine s'occupe aussi de sa fille d'un an et demi. Elsie Naïma est née trois mois prématurée, ce qui lui a entraîné des problèmes de santé. Elle ne peut boire sans l'aide d'un tube, sinon le liquide se rend à ses poumons. Elle ne peut donc pas aller à la garderie.
«J'ai dû annuler plusieurs contrats parce qu'il fallait que je l'amène à l'hôpital», explique sa mère.
Marjolaine a cogné à la porte des Oeuvres Isidore Ostiguy, pour demander un hébergement d'urgence. Elle loge dans un de leurs appartements depuis le 1er mars. Son mauvais crédit, conjugué au refus de plusieurs propriétaires pour diverses raisons, l'empêche de trouver un logis décent. «Lorsqu'une personne à un mauvais crédit, c'est inscrit dans leur dossier. Tous les propriétaires peuvent le voir à la Régie du logement», explique Louise Guindon, directrice des OEuvres Isidore Ostiguy.
Malgré tout, Marjolaine se compte chanceuse. «J'ai un réseau d'amis en béton. Ça fait 15 ans qu'on se connaît. Je sais que les nouveaux arrivants ou les mères monoparentales n'ont pas le temps de socialiser. Tous n'ont pas cette chance.»
La réalité, c'est que bien peu de familles ont la «chance» d'être hébergées par un organisme. «En 2013, nous avons refusé 163 demandes d'hébergement d'urgence, faute de place. Il y a une augmentation en flèche des cas de problème d'insalubrité. J'ai eu 57 cas cette année-là», se désole Mme Guindon.
De nouvelles épreuves
Malgré son positivisme et son engagement, Marjolaine se bute à d'autres épreuves. Les compressions qui ont affecté l'organisme Logemen'occupe, il y a quelques semaines, affaiblissent aussi les Oeuvres Isidore Ostiguy. «J'ai entendu à la radio que mon logement était en danger parce qu'ils vont l'utiliser à des fins locatives plutôt que de l'hébergement d'urgence. J'étais sous le choc. Ça ajoute énormément à mon stress.»
Écoeurée, Marjolaine aimerait que les choses changent. «On fait juste mettre un plaster sur le bobo et on ne va pas à la source du problème. L'itinérance, ce n'est pas juste un problème de logement, c'est aussi un problème d'intégration. La pauvreté, c'est n'est pas de la paresse, mais une pauvreté d'opportunités.»
Près de 600 enfants mal logés en Outaouais
L'Outaouais projette l'image d'une région bien nantie. Directrice des Oeuvres Isidore Ostiguy, qui aide les personnes ayant des problèmes de logement, Louise Guindon regarde la région à travers une lucarne bien différente.
Depuis six ans, plus du tiers de sa clientèle est constituée de familles en situation précaire. Une personne sur quatre est seule et sans logis. Environ 40 % sont des enfants. «Ça représente près de 600 enfants affectés par une problématique de logement», se désole Louise Guindon, directrice de l'organisme.
Méconnu et invisible, le phénomène n'en est pas moins important. Selon les données de l'organisme, près de 25% de la population de l'Outaouais vit sous le seuil de la pauvreté. C'est d'ailleurs dans la région que la problématique de familles itinérantes est la plus criante, au Québec. Et la ville d'Ottawa connaît une situation très similaire.
Coordonnateur du Collectif régional de lutte à l'itinérance en Outaouais (CRIO), Alexandre Ranger reconnaît que l'itinérance familiale passe souvent sous le radar.
«C'est peu visible, parce que les familles vont se trouver un système avant de se ramasser dans la rue. Sinon, la Direction de la protection de la jeunesse intervient et enlève la garde des enfants.» Les familles sans logis se débrouillent du mieux qu'elles peuvent: du camping, un camp de fortune, une voiture ou le divan d'un proche.
En Outaouais, ce phénomène est lié à la pénurie de logements abordables et au coût élevé de la vie. «On est dans le top trois des régions où le logis est le plus cher», précise Alexandre Ranger. Une famille est en situation précaire lorsque plus de 30 % de son revenu avant impôt est voué à payer le logement.
Coordonnateur de Logemen'occupe, François Roy s'est aussi penché sur les chiffres. «La location moyenne d'un logement à Gatineau est de 645 $, comparativement à 566 $ ailleurs au Québec», souligne-t-il.
Depuis des lunes, l'organisme de défense des mal logés dénonce la problématique des logements insalubres, très présente dans la région d'Ottawa-Gatineau. «C'est un problème qui a débuté dans le début des années 2000 et qui a monté en flèche depuis», signale M. Roy.
Portrait de famille
Directrice du Centre social Kogaluk, un organisme d'hébergement à long terme, Jacinthe Potvin observe que les familles itinérantes sont surtout composées de mères monoparentales. «La rue étant le dernier recours, la mère acceptera parfois des situations inacceptables.» Violences conjugales et abus sexuels, Louise Guindon a entendu des histoires d'horreur. Pour ne pas se retrouver à la rue, raconte-t-elle, une femme a octroyé des faveurs sexuelles à son propriétaire qui menaçait de la mettre à la porte.
Selon tous les intervenants, l'itinérance des familles est en augmentation dans la région. Les organismes n'ont toutefois ni la place ni les ressources pour les accueillir. «J'ai déjà vu une famille dont le père était au Gîte Ami, la mère dans un organisme qui accueille seulement les femmes et l'enfant avec l'organisme Adojeune, parce qu'il n'y avait pas de place pour qu'ils soient ensemble», raconte Louise Guindon, ajoutant qu'une famille ayant vécu un épisode d'itinérance est plus à risque d'en avoir d'autres.
Une réalité mal connue des politiciens
«La pauvreté à côté de la souveraineté, c'est un enjeu marginal.» Voilà le constat du coordonnateur du Collectif régional de lutte à l'itinérance en Outaouais (CRIO), Alexandre Ranger, alors que s'amorce le dernier droit de la campagne électorale au Québec.
Présentement en hébergement d'urgence avec ses deux enfants, afin d'échapper à une situation d'itinérance, Marjolaine Beauchamp a une perception plutôt négative de la campagne. «Ce n'est pas du cynisme, précise-t-elle. C'est logique d'être choquée! Quand t'es pas du potentiel électoral, tous les trucs humains n'ont plus de valeur.»
La directrice des Oeuvres Isidore Ostiguy, Louise Guindon, croit aussi que les politiciens ont une mauvaise attitude face à cet enjeu.
«Ils se disent que ce n'est pas grave, ce ne sont que des pauvres. Ce ne sont pas eux qui vont aller voter.»
«Dans l'ignorance totale»
En fin février, la ministre déléguée aux Services sociaux et à la Protection de la jeunesse, Véronique Hivon, présentait sa politique de lutte contre l'itinérance. L'organisme Logemen'occupe a sursauté en entendant le gouvernement affirmer que l'itinérance familiale était marginale au Québec. «En Outaouais, le phénomène de l'itinérance familiale est tout aussi important que l'itinérance chez les personnes seules, explique le coordonnateur de l'organisme, François Roy. C'est la seule région au Québec où on est confronté à cette réalité de façon permanente.»
Marjolaine Beauchamp comprend pourquoi les candidats ne connaissent pas ce phénomène. «Je ne dénigre pas la ministre Hivon, je fais juste dire qu'elle est dans l'ignorance totale, comme la plupart des députés. Ce sont des gens qui n'ont pas cette réalité dans leur réseau social.»