Le neuropédiatre et candidat de la CAQ Lionel Carmant rêve de dépister tous les petits Québécois. «Ça se fait dans les pays scandinaves, qui ont de très hauts taux de diplomation», assure-t-il.

Une bonne idée, le dépistage précoce?

Le chef François Legault a tapé sur ce clou lors du dernier débat : la CAQ a un plan pour dépister très tôt, même dès la naissance, les troubles de développement et d’apprentissage des enfants. L’idée, assez nouvelle en politique québécoise, c’est qu’il faut agir sur le cerveau avant que les difficultés graves n’apparaissent.

«Le cerveau a besoin que les habiletés se développent au bon âge», explique en entrevue au Soleil le neuropédiatre Lionel Carmant. Ce médecin est un ami de M. Legault depuis que leurs enfants ont fréquenté ensemble la garderie.

Il est le directeur du Centre intégré du réseau en neuro-­développement de l’enfant (CIRENE) de Montréal, qui traite de façon précoce les enfants atteints entre autres d’autisme, de troubles de langage et de déficit d’attention. S’il s’est lancé en politique, comme candidat caquiste dans Taillon, c’est pour étendre la façon de faire du CIRENE partout au Québec.

M. Carmant conteste l’idée répandue que tous les bébés et les bambins ne se développent pas au même rythme et que les difficultés finissent par s’arranger toutes seules. «C’est la mauvaise attitude, c’est ça qui nous cause des problèmes. La science indique qu’un trouble de langage commence avec un retard moteur. Si on marche tard, on va parler tard.» Et ces retards peuvent en causer d’autres une fois que l’enfant est assis sur les bancs d’école. 

Son idéal? Dépister tous les petits Québécois. «Ça se fait dans les pays scandinaves, qui ont de très hauts taux de diplomation», exprime M. Carmant, tout en admettant que le Québec n’est pas rendu là. 

Former les infirmières

Ce que son parti propose, c’est plutôt de commencer par garantir à tous les nouveau-nés l’accès à un médecin de famille et de former les infirmières qui vaccinent les poupons, afin qu’elles détectent mieux les facteurs de risque d’un retard du développement. 

Lorsqu’un médecin, une infirmière, un parent ou une éducatrice en service de garde est inquiet ou suspecte un retard, la CAQ veut garantir à l’enfant un dépistage. Dans tous les CLSC, un coordonnateur aurait accès à la plate-forme Web de dépistage du CIRENE. Par la suite, l’enfant pourrait avoir accès à des ressources professionnelles, comme des psychoéducateurs, des ergothérapeutes ou des orthophonistes. 

Le tout, avant qu’un diagnostic exact sur le trouble dont souffre l’enfant soit posé. «On ne veut pas mettre d’étiquette aux enfants trop tôt. On veut justement intervenir avant qu’il y ait un diagnostic», explique M. Carmant. Selon lui, les systèmes neuronaux sont «malléables» en bas âge. Si bien qu’un enfant bien pris en charge pourrait s’éviter des difficultés une fois à l’école. «On veut éviter que le trouble ne se cristallise.»

Du chemin à faire

Selon le professeur en psychologie de l’Université Laval Michel Boivin, spécialisé en développement de l’enfant, la CAQ amène «une idée intéressante» qui mérite d’être étudiée et approfondie. «Les données scientifiques sont assez claires que plusieurs des difficultés des jeunes sont déjà détectables au préscolaire.»

M. Boivin n’aime toutefois pas parler de dépistage précoce. Il croit plutôt à «une surveillance développementale» de l’enfant, faite par plusieurs intervenants. «Il faut plusieurs regards croisés, à différents moments. Ça augmente la puissance de la prédiction», dit-il. 

M. Boivin croit qu’il faut «se méfier d’une évaluation ponctuelle», faite lors du vaccin de 18 mois par exemple, qui n’est pas suffisante pour détecter une difficulté. Le psychologue est d’avis que la CAQ ouvre un chantier dans lequel «il reste beaucoup de chemin à faire» au Québec. À l’heure actuelle, les ministères de la Santé, de la Famille et de l’Éducation ne travaillent pas main dans la main, et les services professionnels, déjà en déficit dans les écoles, sont loin d’être suffisants en CLSC. 

«Évaluer pour évaluer, c’est un coup d’épée dans l’eau. Ce qu’il faut, c’est s’assurer qu’on a un panier de services à offrir à l’enfant.»

La chercheure en éducation préscolaire Christa Japel se montre quant à elle assez sceptique par rapport à cet engagement caquiste. «Il faut faire attention avec les diagnostics précoces. Les difficultés d’apprentissage, on peut les dépister seulement quand les enfants sont d’âge scolaire», indique-t-elle. Avant cinq ans, on peut aider l’enfant à se développer, mais Mme Japel ne croit pas qu’il faille procéder à un dépistage de façon intensive. 

La chercheure de l’UQAM est favorable à ce que les tout-petits aient accès à davantage de psychoéducateurs et d’orthophonistes en CLSC, mais elle croit qu’il faut être prudents. «Chaque enfant se développe à son rythme. Un retard de langage, par exemple, peut être causé par le fait que l’enfant est sous-stimulé et non par sa propre difficulté.»

Mme Japel s’oppose aussi à l’idée de la CAQ d’implanter des classes de maternelle quatre ans partout au Québec, qu’elle juge irréaliste. Elle a fait une sortie publique en ce sens jeudi, en compagnie de responsables de CPE à Québec.