Le chef Jean-François Lisée ni la vice-chef Véronique Hivon n'ont voulu commenter l'enquête de La Presse canadienne.

Le PQ place l’État et les régions d’abord et l’indépendance se fait discrète

MONTRÉAL — Le Parti québécois (PQ) se positionne clairement en faveur d’un État plus interventionniste, vise spécifiquement l’électorat en région et relègue l’indépendance aussi loin à l’arrière-plan qu’il lui est politiquement possible de le faire en vue des prochaines élections générales.

Ce sont là les grands axes qui ressortent d’une analyse des données lexicales de la plateforme péquiste réalisée par La Presse canadienne.

L’analyse démontre en effet que, parmi les mots significatifs(1), le mot «état» vient au premier rang avec 123 occurrences, le mot «fort» au quatrième rang avec 93 et la combinaison «État fort», qui représente le coeur du slogan «Un État fort au service des gens», reviennent à 90 reprises.

Pour le politologue Thierry Giasson, de l’Université Laval, qui se spécialise dans l’analyse des données lexicales, le PQ cherche ainsi à montrer l’État comme «une force positive, présente dans la vie des Québécois».

«Le parti ne voulait pas que ce soit un slogan creux», précise-t-il et force est de lui donner raison puisque les mots «gouvernement» (55 occurrences), «service» (49) et «services» (39) occupent respectivement les 6e, 7e et 8e places avec l’expression «au service (de/des)» revenant à 48 reprises.

Au centre-gauche

Le politologue qualifie de «très sociale-démocrate, cette conception de l’État» par laquelle le Parti québécois se positionne franchement en opposition au discours voulant que l’État soit nuisible et qu’il faille en réduire la taille.

Et bien que les mots directement reliés à la fiscalité (taxes, impôts et autres) fassent surface 20 fois dans le texte, nulle part n’y est-il question de réduire celle-ci, sauf dans deux cas très précis visant à encourager l’emploi des jeunes en région et la transmission des PME d’une génération à l’autre. Au contraire, la plateforme prévoit taxer les géants du web et les entreprises qui utilisent des paradis fiscaux.

Il s’agit du même coup d’une levée d’ambiguïté pour le PQ, qui a vacillé d’un côté du centre comme de l’autre dans le passé, comme en témoigne l’atteinte du déficit zéro sous Lucien Bouchard à la fin des années 1990.

Plusieurs observateurs ont d’ailleurs souligné la tendance vers la gauche en prenant connaissance de certains engagements du Parti québécois lorsque la plateforme a été présentée le 28 mai. On note, par exemple, une démarche vers une éventuelle «gratuité scolaire», une révision du financement des écoles privées — que la plateforme va jusqu’à accuser de «ségrégation scolaire» — un retour aux tarifs universels dans les CPE et la gratuité de ceux-ci pour les démunis ainsi qu’une protection des budgets à l’éducation, la petite enfance et la jeunesse assurée par voie législative.

Surtout, on y retrouve l’engagement à éliminer les disparités de traitement dans les conventions collectives et celui de fermer les échappatoires dans la loi anti-briseurs de grève, un dossier que le Parti québécois avait soigneusement évité sous la gouverne de Pierre Karl Péladeau, qui en avait fait usage lors du lock-out au Journal de Montréal.

«Le parti des régions»

Ce qui étonne le politologue, cependant, est la place de choix qu’occupent les mots «région» et «régions» aux 12e et 13e rangs, un total de 52 occurrences, même si cinq de ces occurrences concernent des régions métropolitaines. «Le Parti Québécois a toujours été et demeure le parti des régions», y clame-t-on d’ailleurs.

«C’est très révélateur du type de personnes qu’ils veulent atteindre avec cette plateforme», indique Thierry Giasson.

Selon lui, le PQ est très conscient que ses acquis sont menacés dans les régions: «Ils savent qu’ils vont probablement avoir des luttes serrées en Abitibi, dans le bas du fleuve, dans Lanaudière, etc.», explique-t-il.

La préoccupation envers les régions est tellement puissante que la plateforme péquiste place la chasse et la pêche au deuxième rang de ses engagements, du jamais-vu.

Seuls les aînés devancent les chasseurs et pêcheurs dans les engagements péquistes et il ne fait aucun doute que cette clientèle est directement ciblée, les mots et expressions «aînés», «personnes aînées» et «personnes âgées» revenant à 14 reprises, soutenues par une insistance sur l’amélioration des soins et du soutien à domicile ainsi qu’aux proches aidants dont les personnes âgées sont les principales bénéficiaires, sans en être les seules.

Par ailleurs, la préoccupation régionale ne vise pas que les régions éloignées, souligne Thierry Giasson, qui y associe les nombreuses références au transport, à la famille et à l’éducation, entre autres, destinées aux régions de proximité.

«Le PQ vise très probablement les jeunes familles installées dans les couronnes métropolitaines qui sont très sensibles à ces sujets», dit-il.

L’indépendance en veilleuse

La volonté du chef péquiste Jean-François Lisée de ne pas offrir de prise à ses adversaires sur la question de l’indépendance est on ne peut plus claire dans le programme.

D’une part, le thème de la souveraineté vient au tout dernier rang des thèmes abordés et représente 292 mots sur un total de 12 238, soit à peine 2,4 %.

D’autre part, les mots «indépendance» (deux fois), «indépendant» (une fois) et «souverain» (deux fois) utilisés en lien avec le statut du Québec sont tous dans cette section et ne se retrouvent nulle part parmi le «top 200» des mots significatifs tous usages confondus.

Le mot «souveraineté» lui-même, utilisé trois fois, sert davantage au domaine agricole en se retrouvant deux fois dans l’expression «souveraineté alimentaire» et une seule fois associé à l’avenir du Québec.

La meilleure illustration de cette mise à l’arrière-plan de la souveraineté saute au visage dès la page couverture. Le slogan «Un État fort au service des gens» est nettement plus visible que le slogan secondaire «Un État fort au service de l’indépendance» qui, bien qu’écrit 24 fois dans le programme en bas de page, trouve

difficilement son appui dans le contenu de la plateforme.

Thierry Giasson reconnaît avoir été surpris par la minceur du discours souverainiste, mais parle tout de même d’une «surprise vraiment modérée», puisque l’indépendance n’a plus été placée à l’avant-scène des plateformes du PQ depuis le dernier référendum en 1995.

On constate aussi au passage que l’expression «statu quo», traditionnellement utilisée pour dénoncer le statu quo constitutionnel, est utilisée une seule fois et ne vise pas du tout le Canada, mais bien la gouverne du Parti libéral du Québec.

Immigration, intégration et identité

Bien que le mot «immigration» et ses variantes («immigrant/e/s», «nouveaux arrivants») n’apparaissent que 13 fois, la préoccupation du Parti québécois en la matière est manifeste et fortement interreliée aux thématiques de l’intégration et de l’identité.

Ainsi, sept des 17 occurrences du mot-vedette «français» sont reliées à l’immigration et c’est même dans le thème de l’immigration qu’il fait sa première apparition. Le mot «région», lui, est associé à sept reprises à l’immigration et les mots «travail», «emploi» et leurs dérivés reviennent à huit reprises lorsqu’il est question des nouveaux arrivants.

Ces liens avec l’immigration, présents dans plusieurs thèmes, illustrent la volonté d’un éventuel gouvernement péquiste d’imposer une connaissance du français comme critère d’admission aux immigrants et de favoriser leur établissement en région pour y combler des pénuries de main-d’oeuvre.

Parallèlement, les mots «intégration» et «francisation» totalisent 11 présences et le PQ choisit l’expression «le vivre-ensemble» plutôt qu’»immigration» pour aborder ce thème qui, étonnamment, vient devant celui de l’identité culturelle québécoise, lui-même avant-dernier devant l’indépendance.

Sensible aux accusations de racisme dont il a souvent fait les frais dans le passé, le PQ répand plutôt la question identitaire — intimement liée à la langue — partout dans la plateforme en faisant référence à la nécessité d’assurer l’enseignement du français, son utilisation comme langue de travail et comme langue d’usage dans la fonction publique et comme exigence chez les diplômés d’institutions d’enseignement supérieur anglophones.

Le médecin: ennemi public numéro un

Évidemment, tous les termes reliés à l’éducation, la santé et les services sociaux, l’économie et l’environnement sont aussi en forte présence, mais il n’est guère utile de s’y attarder, selon Thierry Giasson, qui les qualifie de «figures imposées», présentes chez tous les partis. «Il s’agit de termes très consensuels en campagne électorale au Québec», rappelle-t-il.

En matière de santé, toutefois, l’analyse montre clairement que le PQ cherche à tirer profit de la grogne soulevée par la rémunération des médecins.

La plateforme fait en effet l’éloge et la nécessité de valoriser l’ensemble des professions de la santé sauf une: le mot «médecin/s» revient à 12 reprises, et ce, dans un contexte négatif à chacune des mentions, qu’il s’agisse de leur mode de rémunération,

leur rôle, leur place dans le réseau et ainsi de suite.

À l’opposé, les mots «libéral(e)», en référence au parti gouvernant, n’est mentionné que deux fois, mais il fait peu de doutes que la charge contre les médecins vise aussi indirectement le premier ministre Philippe Couillard et son ministre de la Santé, Gaétan Barrette, tous deux issus de cette profession.

La Presse canadienne a tenté durant deux semaines d’obtenir les commentaires du chef péquiste, Jean-François Lisée, ou de la vice-chef Véronique Hivon sur cette analyse, en exposant d’avance à leurs collaborateurs les lignes directrices qui en émanent, mais en vain.

Le PQ est le seul parti ayant présenté sa plateforme électorale jusqu’ici. Les formations politiques le font habituellement au déclenchement des élections, ce qui surviendra à la fin d’août puisque les élections auront lieu le 1er octobre, mais le PQ l’a fait le 28 mai dernier dans l’espoir de prendre ses adversaires de court. Bien que ce document soit public depuis cette date, le parti précise que d’autres engagements s’ajouteront d’ici l’élection, ce qui constitue une pratique normale en campagne électorale.


(1) Notes méthodologiques: les «mots» dénombrés sont tous les ensembles de caractères séparés par une espace de la plateforme. Il peut s’agir de mots, chiffres ou nombres, ou de signes $ et %. La table des matières et les slogans en bas des pages (« UN ÉTAT FORT AU SERVICE DES GENS « pages paires et « UN ÉTAT FORT AU SERVICE DE L’INDÉPENDANCE « pages impaires) ont été retirés du décompte afin de refléter le contenu de la plateforme.

Les «mots significatifs» sont issus d’un décompte duquel ont été retirés les articles, pronoms, prépositions et conjonctions communes (les mots «de», «et» et «les», par exemple, ne sont pas considérés comme significatifs).

L’analyse lexicale implique ensuite de regrouper les mots significatifs selon différents thèmes auxquels ils sont reliés.