Alors que les enseignants de l’Ontario sont à couteaux tirés avec le gouvernement Ford et les conseils scolaires, un enseignant francophone travaillant dans une école d’Ottawa a accepté de se confier au <em>Droit</em> sous le couvert de l’anonymat pour parler des problématiques et des sources de frustration actuelles en salle de classe.
Alors que les enseignants de l’Ontario sont à couteaux tirés avec le gouvernement Ford et les conseils scolaires, un enseignant francophone travaillant dans une école d’Ottawa a accepté de se confier au <em>Droit</em> sous le couvert de l’anonymat pour parler des problématiques et des sources de frustration actuelles en salle de classe.

Un enseignant franco-ontarien à bout de souffle témoigne

Daniel LeBlanc
Daniel LeBlanc
Le Droit
« Je pense que j’ai à peu près une conversation par mois, voire par semaine, avec des collègues qui songent à changer de profession si ça continue comme ça. Et je ne peux pas le cacher, c’est la même chose pour moi. Tout cela n’a pas de lien avec les vacances, le salaire ou certains autres enjeux, mais bien la charge de travail. »

Alors que les enseignants de l’Ontario sont à couteaux tirés avec le gouvernement Ford et les conseils scolaires, un enseignant francophone travaillant dans une école d’Ottawa a accepté de se confier au Droit sous le couvert de l’anonymat pour parler des problématiques et des sources de frustration actuelles en salle de classe.

La lourdeur de la tâche, un phénomène loin de s’amoindrir au fil des années, arrive en tête des principaux irritants, à son avis.

« Présentement, on a un taux d’à peu près 50 % des gens qui ne passeront pas à travers les cinq premières années. Personnellement, à ma première année, j’ai fait l’erreur de calculer mon nombre d’heures par semaine. Même en incluant mes vacances estivales, j’arrivais à une moyenne d’au moins 55 heures. Je n’ai plus jamais refait le calcul, c’est trop déprimant », lance-t-il.

Affirmant d’emblée que la réalité quotidienne entre les murs des écoles est « complexe », l’enseignant soutient « qu’en réglant certains problèmes, [le gouvernement] pourrait potentiellement en régler plein d’autres ».

Là où le bât blesse, entre autres, c’est avec la controversée hausse du nombre d’élèves par classe au secondaire, annoncée l’an dernier. « Je me suis retrouvé devant 38 élèves alors que ma classe est conçue pour 24. On m’a envoyé dans une classe portative pour enseigner. Pour le semestre, j’avais un total de près de 100 élèves, alors qu’en temps normal, on vise un nombre entre 60 et 75. Si les groupes sont bien répartis, ce n’est pas la fin du monde, ça se fait. La problématique vient du fait que dans un groupe de 38 élèves, tu peux par exemple avoir deux ou trois dyslexiques, deux autistes, trois élèves avec des troubles de l’opposition et deux qui vont lire et écrire avec un niveau de cinquième année de l’élémentaire. Le gouvernement nous compare avec d’autres provinces, sauf que les groupes sont plus homogénéisés ailleurs », note-t-il.

Le principal intéressé rappelle, comme son syndicat le répète depuis quelques mois, que la colère des enseignants envers les troupes de Doug Ford vient particulièrement du fait que plusieurs décisions ont été prises sans même être présentées à la table des négociations d’une nouvelle convention collective.

Ratio d’élèves

« Hausser le ratio d’élèves de 22 à 28 par classe sans passer par les négociations, pour ensuite reculer et fixer le nombre maximal à 25, c’est un peu comme si on coupait mon salaire de moitié du jour au lendemain puis qu’on redonnait 2 $ de plus l’heure et qu’on me disait : tu devrais être heureux maintenant. Ce n’est pas la façon de faire les choses. […] Quant aux hausses salariales limitées à 1 % dès le départ, on se bat contre cela par question de principe, pour ne pas créer de précédent. La réalité, c’est que l’on sait que nous avons de bons salaires. S’ils nous avaient dit qu’ils voulaient collaborer avec nous et nous donner 1 % tout en investissant dans les écoles, tout le monde aurait accepté. Nous ne sommes pas irréalistes. Sauf qu’ils n’ont pas à prétendre en savoir plus que nous sur comment ça se passe en salle de classe », lance l’enseignant.

Quant à l’obligation de suivre des cours électroniques pour les élèves du secondaire, ce n’est ni complètement noir, ni complètement blanc, dit-il. Encore là, c’est la stratégie privilégiée par le gouvernement qui indispose les enseignants.

« Je ne suis pas 100 % contre, mais on ne peut pas l’imposer à tous. Si M. Ford avait accepté de discuter avec nous, il aurait compris qu’on est en accord pour responsabiliser nos élèves et leur apprendre à travailler avec la technologie, sauf qu’on ne peut pas mettre tous les jeunes dans le même panier. Un élève plus vulnérable qui a déjà de la difficulté à saisir les matières de base, qui n’ira pas à l’université et qui va potentiellement être sur le marché du travail très tôt, on vient de rendre son cheminement encore plus ardu avec une telle situation. Certains n’ont pas les moyens d’avoir les ressources en ligne à la maison, alors on contribue à accentuer les inégalités », confie-t-il.

L’enseignant qui témoigne dit voir de la lumière au bout du tunnel dans ce conflit de travail, mais avoue que les perturbations des dernières semaines laisseront sans doute des cicatrices à moyen terme dans les écoles.

« Je n’ai aucune idée de ce qui va se passer, mais ça commence à être lourd de faire la grève du zèle. On alourdit la tâche des directions, oui, mais indirectement, ça nous rend la tâche plus difficile. Ce n’est pas quelque chose qu’on apprécie faire. La réalité, c’est que la majorité de ces tâches-là, il va falloir les refaire quand ça sera réglé. On accumule et on repousse. D’une façon ou d’une autre, ce sera stressant et difficile jusqu’en juin, même si on signe [un contrat de travail] dans les semaines qui viennent », conclut-il.