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Pénurie d'éducatrices
Éducation
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Pénurie d’éducatrices: Un casse-tête au quotidien

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Pénurie d’éducatrices: Un casse-tête au quotidien

Daniel LeBlanc
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Le Droit
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À la veille de prendre sa retraite, Louise Valiquette avoue qu’elle n’a jamais rien vu de tel durant ses 40 ans dans le milieu : la pénurie de main-d’œuvre dans les services de garde éducatifs a atteint un sommet inégalé. Pour les gestionnaires comme elle, recruter du personnel qualifié est devenu une sorte de parcours du combattant.

Directrice générale du CPE L’Arche des petits, qui compte deux installations et une trentaine d’employés à Gatineau, elle affirme que de prôner l’amélioration continue de la qualité est un défi carrément quotidien parce que les candidats sont moins qualifiés et en constante mouvance.

« Pour y être depuis longtemps, chez nous on souhaite que tout le monde soit qualifié à 100 %, par contre on a dû faire des pas de recul depuis quelques années. L’Outaouais, mais aussi la Côte-Nord, ce sont des régions où historiquement il y a des problèmes de qualification de main-d’œuvre. Nous n’avons qu’un seul cégep, il n’y a pas beaucoup de ressources. Le continuum de qualité est très difficile à maintenir », dit-elle.

Et selon elle, « comme la denrée est rare, c’est un peu comme le marché immobilier » : le beau rôle appartient à l’éducatrice, qui magasine son milieu de travail, ses avantages sociaux, les heures d’ouverture, le type de clientèle, etc.

« On nous demande aussi une permanence à l’embauche, mais ce n’est pas toujours possible (de le garantir), car on est dans un milieu où il y a beaucoup de retraits préventifs, avec les congés de maternité (remplacements, contrats). On doit essayer de jongler à travers tout ça. Ici, on a aussi un défi supplémentaire, car on accueille des enfants de familles vulnérables, référées par le CLSC ou la DPJ, par exemple. Ce ne sont pas toutes les éducatrices qui acceptent de travailler avec cette clientèle. Ces enfants, qui sont à risque, n’ont pas encore appris la résolution de conflits. Mais même avec tous ces critères, jusqu’ici on a quand même réussi à se tirer d’affaire », témoigne Mme Valiquette, qui ajoute avoir embauché pas moins de 30 personnes uniquement en 2020.

Si la fermeture de groupes a pu être évitée, il n’en demeure pas moins que « toute une gymnastique » s’effectue au chapitre des ressources humaines en coulisses.

« Parfois, on doit réduire des temps de pause, il y a aussi du personnel qui travaille cinq jours (au lieu des quatre habituels), on doit négocier des vacances ou des congés. On fait des échanges. J’ai même une collègue qui m’a dit qu’une éducatrice l’avait appelée pour lui dire que sa voiture ne démarrait plus, alors elle a décidé d’aller la chercher pour ne pas manquer de personnel. Pour tout cela, une ou deux fois, ça va, le personnel collabore, mais quand ça persiste depuis des mois, c’est autre chose », lance-t-elle.

Selon Mme Valiquette, pour espérer se sortir la tête de l’eau et mettre fin ou du moins atténuer cette pénurie, non seulement il faudra améliorer les conditions de travail, mais il faudra cesser en tant que société de mettre en opposition le milieu scolaire et celui de la petite enfance. On pourrait aussi s’inspirer d’autres pays comme la France.

« Si on ne reconnaît pas la petite enfance dans le cheminement de l’enfant et qu’on n’accepte pas de payer pour un service de qualité, on aura toujours du cheap labor et du personnel de passage. Au lieu de nous mettre en compétition, il faut avoir une vision globale. Le Québec serait d’ailleurs une province bien placée pour le faire, c’est démontré que les femmes sont retournées au travail et que la défavorisation a diminué. On accueille notamment beaucoup de personnes immigrantes, qui par la suite se tournent vers le milieu scolaire ou la fonction publique. Côté salarial, on ne peut pas concurrencer avec ça, il n’y a rien à faire. On y perd au change. Il faut vraiment être passionné dans (notre) domaine. C’est une vocation, c’est un don de soi de vouloir le bien de l’autre », soutient-elle.

Louise Valiquette cite aussi en exemple l’implantation de la maternelle 4 ans, qui a en quelque sorte bouleversé la sphère des services de garde éducatifs.

« Quand les parents nous rencontrent, ils saisissent bien que finalement, ils ne sont pas toujours gagnants et qu’il y a des facteurs plus compliqués (avec la maternelle 4 ans). Ce sont des demi-journées, alors que nous on offre les repas, par exemple. On offre beaucoup d’avantages. Comme société, on met beaucoup l’accent sur le développement cognitif, mais il ne faut pas oublier le développement social, la résolution de conflits, l’autonomie », note-t-elle.

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QUELQUES CHIFFRES

› 138 postes affichés* par les services de garde éducatifs en Outaouais (incluant notamment les éducatrices, préposés à l’entretien, aides-éducatrices, cuisiniers, etc.) sur la plateforme Jetravaille ! (total de 954 au Québec)

› 1328 éducatrices à la petite enfance en Outaouais (équivalent temps complet) en CPE et garderie subventionnée

› 96 inscriptions et 16 diplômés en 2020 en Techniques d’éducation à l’enfance au Cégep de l’Outaouais (taux de diplomation de 17 %)

› 75 inscriptions et 10 diplômés en 2019 (13 %)

› 76 inscriptions et 24 diplômés en 2018 (32 %)

› 77 inscriptions et 9 diplômés en 2020 en Techniques d’éducation à l’enfance au Cégep Heritage (12 %)

*en date du 31 janvier 2021

Sources : ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale ; Cégep de l’Outaouais, Cégep Heritage et ministère de la Famille

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Bientôt un plan pour aider les garderies, dit le ministre Lacombe

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Bientôt un plan pour aider les garderies, dit le ministre Lacombe

Daniel LeBlanc
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Le ministre de la Famille et responsable de l’Outaouais, Mathieu Lacombe, assure que personne ne se tourne les pouces à Québec et qu’un plan de match se prépare pour « stimuler la main-d’œuvre » dans les services de garde éducatifs, car on prend la situation au sérieux.

« C’est clair que c’est un enjeu important dans notre réseau actuellement. Quand je suis arrivé en poste, c’était une rareté et maintenant ça s’est transformé en pénurie. Par contre, la bonne nouvelle, c’est que nous ne sommes pas assis sur nos mains pour que ça se règle tout seul. On avait déjà commencé à travailler là-dessus, la pandémie n’a fait qu’empirer la situation. Nous sommes retournés à la table à dessin pour actualiser le plan. On va faire l’annonce dans les prochaines semaines », explique-t-il.

Dans le budget provincial présenté le 25 mars, Québec a annoncé que 64 millions $ étaient alloués à ce plan de main-d’œuvre afin de former davantage d’éducatrices qualifiées, entre autres grâce à un programme de formation rémunéré, précise son cabinet.

Sans vouloir trop s’avancer, car des négociations sont en cours, M. Lacombe affirme que si le salaire fait partie des éléments que les gens considèrent pour choisir un emploi, d’autres critères sont aussi analysés.

« En parallèle, il y a beaucoup d’autres éléments sur lesquels je peux avoir une influence comme ministre pour atténuer le problème de main-d’œuvre et faire en sorte qu’il y ait plus d’inscriptions à la technique (d’éducation à l’enfance). C’est là-dessus que je vais miser. [...] Je pense qu’il faut regarder le nombre d’inscriptions. C’est sûr qu’il y a une légère baisse d’année en année, par contre la baisse est moins drastique qu’avant. On va être en mesure d’inverser la tendance avec nos annonces pour attirer de jeunes femmes, mais aussi de jeunes hommes (dans le domaine), on l’espère », dit-il.

Si le ministre ne nie pas qu’il y a pénurie et que les besoins sont importants, par exemple à Gatineau, il ajoute cependant ne pas croire que la problématique est pire dans la région qu’ailleurs en province.

« Je ne dirais pas qu’il y a une problématique particulière comme on peut voir dans le réseau de la santé, par exemple, avec des enjeux liés à la frontière qui peuvent donner des maux de tête », lance l’élu.

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Le mur a été frappé, selon les CPE

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Le mur a été frappé, selon les CPE

Daniel LeBlanc
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« On a vraiment, vraiment frappé un mur. Quand on parle d’être au fond du baril, nous sommes arrivés à cette étape-là. »

Ces paroles qui frappent l’imaginaire sont celles de la directrice générale de l’Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE), Geneviève Bélisle, quand elle aborde la problématique grandissante de la pénurie d’éducatrices d’un bout à l’autre de la province, y compris en Outaouais.

« On le vit quotidiennement. Les bris de service et la pénurie de main-d’œuvre sont un enjeu. En ce moment, on a un enjeu sur les vacances estivales. Ça devient un gros casse-tête, car les éducatrices ont des vacances à prendre et on a refusé des vacances pendant l’année, car on manquait de personnel sur le plancher », note-t-elle en entrevue avec Le Droit.


« Les gens (gestionnaires) nous disent : je ne sais pas comment je vais m’organiser pendant l’été pour offrir le service aux familles et être capable d’offrir des vacances au personnel. Le mur, on l’a frappé. »
La DG de l’Association québécoise des centres de la petite enfance, Geneviève Bélisle

Pour ajouter à tout cela, l’Outaouais est l’une des régions où la situation est la plus critique et qui est dans le radar de l’AQCPE.

« C’est une région qui était déjà problématique avant la pandémie, on s’inquiétait déjà des taux de diplomation et des enjeux de recrutement. Les gestionnaires nous disaient : on essaie d’amener des gens en entrevue, mais c’est difficile d’avoir des candidates, souvent elles n’ont pas nécessairement les qualifications. L’autre particularité dans la région, à Gatineau, c’est que les éducatrices formées en Ontario ne peuvent pas venir au Québec travailler, car elles ne sont pas nécessairement reconnues, c’est plus compliqué. Ça ajoute aussi à votre écosystème », affirme Mme Bélisle.

Cette dernière rappelle que ce n’est qu’en octobre dernier, lors d’un forum sur la requalification, que Québec a officiellement reconnu que le milieu devait jongler avec une pénurie de personnel. Dans son vocabulaire, il parlait auparavant de rareté de main-d’œuvre, mais l’AQCPE a toujours répété que les remplaçantes se faisaient rarissimes et que le taux de diplomation dans le domaine dans les cégeps est à peine de 25 %.

Même si ça ne réglera pas tous les maux, car il manque pas moins de 10 000 éducatrices dans le réseau, Mme Bélisle ne cache pas fonder beaucoup d’espoir dans le programme de recrutement qu’annoncera éventuellement le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe.

« Nous, ce qu’on a proposé au ministre, c’est un projet de formation majeure, un peu comme avec les préposés aux bénéficiaires. C’est aussi quelque chose qu’on avait vécu quand le réseau avait été créé au début des années 2000. [...] On a rencontré la Fédération des cégeps, la Commission des partenaires du marché du travail, les syndicats, d’autres associations de garderies et on arrive à un design d’une attestation d’études collégiales (AEC) de 1000 heures avec stage, où l’étudiante dès la première journée sera embauchée. Elle va travailler de 16 à 20 heures puis être payée pour la formation. On va pouvoir former 2250 éducatrices. Pour nous, c’est une petite lumière au bout du tunnel », dit-elle.

Soulignant qu’on « s’arrache la main-d’œuvre » depuis un certain moment, elle pense que c’est l’aspect salarial qui jouera contre le milieu de la petite enfance et que le gouvernement doit s’attaquer à cet aspect.

« Ça reste quand même l’un des programmes de formation collégiale les moins bien payés. C’est sûr que quand vous pouvez aller travailler chez Kraft Canada pour 22 ou 23 $ de l’heure en formation versus venir s’occuper de tout-petits pour lesquels ça demande beaucoup de connaissances, de sensibilité et de patience, peut-être que ça va vous tenter d’aller dans une industrie, faire du 8 à 4 et ne pas vous casser la tête en arrivant le soir. [...] Comment se fait-il qu’une éducatrice en service de garde scolaire, qui a des enfants plus vieux, qui n’a pas besoin d’une formation du même niveau, gagne 4 $ de plus de l’heure dès le départ ? Le ministre Roberge (Éducation) a fait une grosse offensive cet automne et on a perdu plein d’éducatrices qui sont allées dans le réseau scolaire », déplore-t-elle, ajoutant qu’on a déshabillé Pierre pour habiller Paul.

Comme d’autres, Mme Bélisle pense que la vision de la société pour ce métier doit changer.

« On dirait qu’il y a encore des mentalités à faire cheminer, car on reconnaît plus ou moins que c’est un travail d’éducation, que les parents ont le droit de confier leur enfant quelqu’un qui va en prendre charge de manière professionnelle pendant qu’eux vont avoir des activités professionnelles. (...) Je pense qu’il y a une reconnaissance gouvernementale et des idéologies qui n’ont peut-être pas cheminé assez rapidement », dit-elle.

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La CSN veut « plus que des paroles »

Daniel LeBlanc
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Il faudra « bien plus que des paroles » pour véritablement améliorer les conditions de travail des éducatrices de la petite enfance et « redorer le blason » du métier, clame un syndicat affilié à la Confédération des syndicats nationaux (CSN) en Outaouais. Même si ce n’est pas la panacée, ça passe entre autres par la question salariale, dit-on, rappelant qu’un caissier chez Costco empoche un meilleur salaire horaire après seulement quelques années d’ancienneté.

« Ça fait déjà quelques années qu’on sait que le problème existe (la pénurie) et prend de l’ampleur dans la région étant donné notre proximité avec Ottawa. Nous sommes plus vulnérables. Nos jeunes préfèrent aller travailler au fédéral que rester dans les CPE. Voilà pourquoi on essaie d’avoir de meilleures conditions. Ça permettrait d’avoir une liste de rappel assez variée et des salles de classe pleines (études au DEC). Des paroles seulement, ça ne donne absolument rien. Quand on regarde le plafond de l’échelle salariale (25 $ l’heure), c’est honnêtement difficile de faire vivre une famille si on est seul. Il commence aussi à y avoir plusieurs départs à la retraite, même anticipés, car beaucoup d’éducatrices ont près de 60 ans. Si on ne tente pas de régler le problème, ça va frapper encore plus fort dans les années à venir », lance la vice-présidente aux négociations et griefs à la CSN, Najoua Zitouni.

Le Syndicat des travailleurs et travailleuses en CPE de l’Outaouais représente 550 membres répartis dans 25 CPE de la région.

Selon l’organisation, certains groupes d’enfants ont dû être fermés à quelques reprises ces derniers mois en Outaouais en raison du manque de personnel, y compris de remplaçantes.

« Même si la convention collective l’interdit, il y a des endroits où l’employeur a été appelé sur le plancher. On les a laissé faire, car sans cela, les filles se ramasseraient avec des groupes de 10 ou 12 plutôt que 8, par exemple. On ferme les yeux syndicalement parlant, autrement les éducatrices vont s’épuiser. Le ratio 2 sur 3 (d’éducatrices formées présentes dans l’installation, qui a été réduit à 1 sur 3 le temps de la crise sanitaire) n’est aussi pas toujours respecté, mais on ne s’enfarge plus dans les fleurs du tapis. Le ministre parle d’ouvrir de nouvelles places, mais c’est bien beau construire de nouvelles bâtisses, qui va s’en occuper ? », affirme-t-elle.

Mme Zitouni soutient avoir eu « mal au cœur » récemment en voyant les résultats d’un sondage qui révèle un taux d’épuisement élevé chez les éducatrices, un constat qui avait été fait avant même la pandémie et qui s’est exacerbé.


« C’est un beau métier, mais qui n’est pas reconnu à sa juste valeur. Le gouvernement doit améliorer les conditions de manière substantielle si on veut conserver ce service-là. »
La vice-présidente aux négociations et griefs à la CSN, Najoua Zitouni

En attendant, c’est la période estivale et les vacances qui suscitent des craintes en raison de la pénurie.

« On a des appréhensions. L’an dernier, malgré la pandémie, on n’a pas trop ressenti les effets, parce que les groupes n’étaient pas pleins. Mais cette fois, on sera ouvert à 100 %, alors plusieurs (installations) ne savent pas comment elles vont pouvoir répondre aux demandes. La liste de rappel est quasi épuisée, alors à ce moment-là, l’employeur peut aller chercher de la main-d’œuvre dans une agence, en cas de dernier recours. Chose certaine, nous avons dit que personne n’accepterait d’entrer au travail s’il est malade », conclut Mme Zitouni.

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