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Le recours au français dans le monde de la recherche, en contexte minoritaire, d’un bout à l’autre du pays, s’érode d’année en année, selon une vaste étude publiée cette semaine.
Le recours au français dans le monde de la recherche, en contexte minoritaire, d’un bout à l’autre du pays, s’érode d’année en année, selon une vaste étude publiée cette semaine.

Le «prestige» de l’anglais l’emporte

Daniel LeBlanc
Daniel LeBlanc
Le Droit
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Les chiffres sont là pour le prouver: le recours au français dans le monde de la recherche, en contexte minoritaire, d’un bout à l’autre du pays, s’érode d’année en année, constate une vaste étude publiée cette semaine. En raison du caractère dit «prestigieux» accordé par la société savante à la langue de Shakespeare, les chercheurs sont de plus en plus nombreux à privilégier l’anglais pour la diffusion des savoirs.

Pour Vincent Larivière, co-auteur de l’étude «Portrait et défis de la recherche en français en contexte minoritaire au Canada», réalisée conjointement par la Chaire de recherche du Canada sur les transformations de la communication savante (CRCTSC) de l’Université de Montréal, l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques (ICRML) de l’Université de Moncton et l’Acfas, il y a une «alarme réelle» à sonner devant cette tendance et ce, à plusieurs points de vue.

«Il n’y a pas de grande surprise, c’est-à-dire que l’anglais est partout dans le monde des affaires, dans le monde scientifique. Ce qui est surprenant et je dirais problématique, c’est qu’il est de plus en plus présent dans les domaines des sciences sociales et humaines, qui historiquement étaient un peu plus imperméables à la dynamique linguistique qu’on voyait en physique, en chimie, par exemple. Quand on fait de la recherche en physique ou en chimie, ​tous les phénomènes qu’on observe sont internationaux. L’électron se comporte de la même façon ici qu’en Chine, alors c’est normal d’avoir un besoin de langue commune. [...] Mais en sciences sociales et humaines, les objets que l’on étudie ont une grosse portée nationale. La société québécoise, par exemple, n’est pas la société chinoise ni française, donc historiquement ces travaux de recherche-là étaient publiés dans la langue nationale», explique-t-il.

Visibilité et auditoire

L’étude exhaustive, qui a été accompagnée d’un sondage auprès de plus de 500 chercheurs francophones oeuvrant en contexte minoritaire, a permis de mettre en lumière plusieurs obstacles auxquels font face ces derniers.

Presque les deux tiers des répondants (65 %) sont fortement ou entièrement d’accord avec l’affirmation selon laquelle il y a moins de reconnaissance et de visibilité pour la recherche faite dans la langue de Molière, une proportion qui grimpe à 75 % du côté des chercheurs en sciences naturelles. Autre chiffre frappant: 42% des gens sont d’accord pour dire que pour l’avancement de leur carrière, l’importance accordée aux publications en français est moindre.

Quand on les interroge sur les motifs qui les poussent à publier le fruit de leur travail en anglais, les chercheurs invoquent en grande majorité (89%) le fait qu’ils rejoignent un plus grand auditoire dans leur domaine d’expertise. Ce pourcentage est encore plus élevé en sciences naturelles (96%). Huit chercheurs sur dix disent aussi le faire pour que leurs publications soient davantage citées.

Dans les établissements bilingues de la région, le nombre d’articles en sciences sociales et humaines publiés en français a chuté depuis 40 ans, passant d’environ 22% à moins de 10% à l’Université d’Ottawa et de 25% à 18% à l’Université Saint-Paul. À cet endroit, la proportion a déjà franchi la barre des 40% dans les années 90.

Vincent Larivière, co-auteur de l’étude «Portrait et défis de la recherche en français en contexte minoritaire au Canada»

Selon M. Larivière, professeur à l’Université de Montréal et titulaire de la CRCTSC, c’est le côté perçu comme «prestigieux» de l’anglais qui fait pencher la balance et fragilise le français.

«Collectivement, les chercheurs, les sociétés savantes, les universités ont décidé de donner plus de prestige à l’anglais. Les revues savantes les plus prestigieuses sont en anglais, donc l’Université de Montréal, comme l’Université Laval ou Concordia, dans les évaluations des profs, on va dire: c’est beau, tu as publié cet article-là en anglais dans la revue internationale, mais on ne dira pas le même bravo s’il a publié dans une revue française ou québécoise. C’est nouveau tout cela, si vous étiez un professeur de sciences politiques ou de sociologie il y a 30 ou 40 ans, vous diffusiez en français et c’était génial. Vos collègues vous disaient que c’était super, qu’ils l’ont lu. Aujourd’hui, on donne moins de valeur à cette diffusion nationale-là alors que dans les faits, une langue ne dit rien sur la qualité intrinsèque d’un travail de recherche», affirme-t-il.

Renverser la vapeur

Neuf recommandations sont formulées pour mieux répondre aux besoins et défis des chercheurs francophones en milieu minoritaire et valoriser davantage la production de travaux de recherche en français. La principale s’avère la création et le financement d’un service d’aide à la recherche en français (SARF), un projet prôné par l’Acfas depuis quelques années et qui pourrait, dit-on, s’inscrire dans le prochain Plan d’action sur les langues officielles du Canada.

Il n’est pas trop tard pour renverser la vapeur, estime Vincent Larivière.

«Dans les domaines des sciences, le passage à l’anglais est réel et il est fait depuis longtemps. En ce moment, on parle beaucoup de libre accès aux connaissances, qui est le fait de rendre des découvertes scientifiques disponibles gratuitement à la communauté, mais on parle très rarement de la langue dans tout ça. Le grand public canadien paie pour que mes collègues et moi faisions des travaux de recherche. Les résultats sont diffusés en anglais dans la grande majorité des cas. Je pense qu’il doit y avoir une responsabilisation, un effort fait pour rendre ces travaux-là disponibles en français. En sciences sociales et humaines, il y a une situation à résorber. Ça passe par la revalorisation de la diffusion en français. Il y a déjà des initiatives, mais ce n’est pas suffisant, évidemment», note le chercheur.

Il rappelle qu’à travers le globe, le Canada est dans une situation unique dans ce dossier.

«Le cas du français n’est pas unique: si on le faisait avec des chercheurs italiens, des chercheurs français, des chercheurs hollandais, des chercheurs allemands, on verrait à peu près la même chose. Ce n’est pas tant le français par rapport à l’anglais, c’est disons l’anglais par rapport à toutes les autres langues. C’est là où le Canada est dans une situation particulière. Faisons la comparaison avec la Belgique: c’est un pays bilingue, il y a des Wallons et des Flamands, avec du français et néerlandais. Dans les deux cas, leur communauté scientifique s’anglicise, mais ça ne change pas le rapport de force des deux langues nationales. Le problème du Canada, c’est que l’une des deux langues (officielles) s’avère à être la langue internationale, alors en s’internationalisant, nos universités, de facto, déséquilibrent l’équilibre linguistique national, ce qui n’est pas le cas en Belgique. Ça rend notre situation un peu plus dramatique qu’ailleurs», dit-il.

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Quelques chiffres

30 070 professeurs, chargés de cours, assistants d’enseignement et de recherche au niveau postsecondaire au Canada qui connaissent le français et qui oeuvrent en contexte minoritaire. Du nombre, 7 500 d’entre eux, ou 25%, ont le français comme première langue parlée)

55 % des chercheurs* disent qu’il est très ou plutôt difficile d’avoir accès à un assistant de recherche maîtrisant le français aux cycles supérieurs (72% dans l’ouest, 44% en Ontario)

90 % des nouvelles revues qui ont vu le jour au Canada depuis 2005 sont de langue anglaise

48% des chercheurs* indiquent qu’il n’y a jamais ou qu’il y a rarement des opportunités de collaboration en français avec des collègues de leur université

Depuis 2010 la proportion d’articles publiés en français dans les universités bilingues en contexte minoritaire, comme l’Université d’Ottawa (moins de 10 %) et l’Université Laurentienne (5 %), se compare à celle d’établissements anglophones, telles que l’Université McGill (2 %)

* sondage auprès de 515 chercheurs en marge de l’étude

Sources : Étude de l’Acfas (Portraits et défis de la recherche en français en contexte minoritaire au Canada) et Statistique Canada