Les «éditeurs prédateurs» misent à la fois sur le besoin d’être publiés des universitaires, mais aussi sur leur désir d’être reconnus par leurs pairs.

Gare aux «éditeurs prédateurs»: grandes promesses, grandes déceptions

Publier gratuitement le fruit de mois, voire d’années de recherche, et obtenir un rayonnement international? C’est ce que proposent plusieurs maisons d’éditions en ligne basées en Europe de l’Est à des universitaires qu’ils sollicitent par courriel. Un stratagème qui fait peu de victimes, mais qui peut leur nuire beaucoup plus que les aider.

«Bonjour Mme Martel. Mon nom est Ana Timbalariiu, et je suis éditeur [sic] aux Éditions Universitaires Européennes. Vos travaux dans le domaine de journalisme a [sic] attiré notre attention. Si vous disposez de recherches qui ne sont pas encore publiées (thèse, monographie, manuel…etc.) autour de la même thématique, auriez-vous l’intérêt de les publier avec nous?»

Un courriel auquel l’auteure de ces lignes n’a pas donné suite, étant donné le français approximatif de l’invitation, dans laquelle les Éditions universitaires européennes proposent de prendre en charge «tous les frais liés à la publication et à la distribution mondiale» de l’oeuvre, dans ce qui est appelé «le processus de publication le plus simple et efficace de toute l’industrie du livre».

Quelques jours plus tard, la fameuse Ana est revenue à la charge. «Cela m’attristerait de ne pas voir votre travail publié chez nous. Je vous prie de prendre le temps de reconsidérer notre offre avant de la refuser trop hâtivement», écrivait-elle, ajoutant que plus de 250 000 auteurs à travers le monde avaient bénéficié d’une publication internationale et gratuite, dont certains seraient devenus des best-sellers

«Une plaie»

Trop beau pour être vrai? Probablement!

Plusieurs universitaires interrogés par La Voix de l’Est ont qualifié de «plaie» la sollicitation des pseudo-éditeurs de ces plateformes, qui essentiellement, publient des copies numériques des thèses et mémoires sur des plateformes numériques comme Amazon, en plus d’en imprimer à la pièce. Tous ont d’ailleurs indiqué avoir été approchés plusieurs fois.

«C’est une arnaque bien connue en milieu universitaire, confirme Colette Brin, professeure titulaire au Département d’information et de communication de l’Université Laval. On est constamment sollicités pour des colloques, des revues et des éditeurs bidon.»

Le Granbyen Marc-François Bernier, auteur et professeur au Département de communications de l’Université d’Ottawa, a lui aussi été sollicité. «Ça doit faire sept ou huit ans que je les connais, se rappelle-t-il. Ils voulaient publier ma maîtrise ou ma thèse; c’est souvent par là qu’ils entrent en contact avec les gens. Ce sont des maisons d’édition sans crédibilité qui publient n’importe quoi. C’est toxique.»

Lui-même met en garde plusieurs de ses étudiants ayant été approchés par ces maisons d’édition. «Je leur ai dit: “sauvez-vous!”, lance l’auteur. Il n’y a rien de scientifique à ces éditeurs, qui en plus te laissent faire tout le travail. C’est plutôt de l’auto-édition assistée qui te demande ensuite d’acheter des exemplaires. Les auteurs sont vraiment les dindons de la farce dans cette histoire.»

Éventuel profit «abyssal»

Selon nos sources, les éditeurs «prédateurs» nuisent souvent beaucoup plus que les bénéfices qu’ils promettent à leurs «proies».

Les probabilités de s’enrichir grâce à ces publications sont d’ailleurs plutôt minces, soulignait déjà Jean-Daniel Bourgault, bibliothécaire responsable à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), dans un texte publié en 2016.

«Les revenus des ventes, s’il y en avait, vont d’abord à eux, et seulement après un nombre significatif de ventes verrez-vous (peut-être) des royautés…», mentionne-t-il, partant du fait que la plupart des recherches sont déjà accessibles gratuitement en ligne dans des répertoires de recherche libres de droits.

«Leur principe est simple : à la manière de ces jeunes orphelines éplorées de Côte d’Ivoire qui demandent votre aide en vous offrant leurs millions, c’est dans le nombre de “cibles”(vous) que se situe leur marge de profits. S’ils contactent disons 20 000 personnes et finalement parviennent à ajouter 500 titres à leur fonds, ils finiront bien par faire leurs frais, et ce, sans trop d’effort puisque le travail sera assumé par ces 500 travailleurs volontaires non payés. Il suffit donc de les recruter», ajoute-t-il.

«Les gens, qui sont derrière cette maison d’édition, ont, je pense, de bons algorithmes pour nous suivre et cherchent dans les bonnes banques de données. Je me rappelle que certains “éditeurs” te demandent d’investir dans le système d’impression pour lancer la production. Donc, tu dois vendre plusieurs copies pour te refaire et l’éventuel profit est minimal, abyssal, même», commente le Gatinois Jean-Sébastien Barbeau, également chercheur associé à l’Institut français de presse de l’Université Panthéon-Assas.

Plus nuisible que bénéfique

Qui plus est, la mention de ces éditeurs dans un curriculum vitae peut nuire à la crédibilité des auteurs, allègue M. Bernier. 

«Pour être reconnu comme un professionnel de recherche, on doit avoir un bon dossier et être publié. Mais les universités ne se contentent pas seulement de regarder combien de fois tu as été publié, mais aussi où. Être publié là n’a aucune valeur; au contraire, quand on voit qu’un candidat est publié par ces plateformes, on comprend qu’il n’a pas fait les vérifications nécessaires», dit-il.

Les «éditeurs prédateurs» misent à la fois sur le besoin d’être publiés des universitaires, mais aussi sur leur désir d’être reconnus par leurs pairs.

«C’est plutôt mal vu pour les chercheurs d’avoir publié dans ces maisons d’édition, mentionne Marie-Ève Carignan, professeure agrégée au Département de communication de l’Université de Sherbrooke. On doit mettre en garde nos étudiants, car ils ne savent généralement pas ce que c’est et certains deviennent très excités à l’idée qu’on veuille les publier.»

«Dans votre CV, la présence d’un “livre” publié aux Éditions universitaires européennes est potentiellement toxique. Les gestionnaires sérieux des agences de financement et les employeurs scientifiques ne s’y laisseront pas prendre. À éviter absolument, surtout pour les jeunes chercheurs qui sont les plus vulnérables parce qu’en début de carrière», soulignait déjà
M. Bourgault en 2016.

«Pour plusieurs, la publication de leur recherche est très nichée, renchérit M. Barbeau. Je ne connais personne qui est tombé dans le panneau, mais si c’était le cas, je ne suis pas certain qu’ils voudraient s’en vanter.»

Le Granbyen Marc-François Bernier est auteur et professeur au Département de communication de l’Université d’Ottawa.

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UN AUTEUR AVERTI EN VAUT DEUX 

«Soyons honnêtes: si vous souhaitez être publiés avec nous parce que vous croyez devenir le prochain Paulo Coelho, Nora Roberts ou Stephen King, vous pourriez être déçu»: OmniScriptum, la maison-mère des Éditions universitaires européennes, est bien au fait des critiques dont ses divisions font l’objet et se défend de promettre la lune à ses auteurs. 

Pour discuter des mises en garde relevées à son endroit, La Voix de l’Est a tenté de communiquer avec OmniScriptum, la maison-mère des Éditions universitaires européennes, par courriel. Nous n’avons reçu de l’entreprise qu’une réponse automatique multilingue contenant un lien vers une foire aux questions inexistante sur son site Internet. Une autre tentative de communiquer en remplissant un formulaire en ligne est restée lettre morte.

Une page complète de répliques à des allégations portées contre celles-ci est toutefois disponible sur son site Internet, où on en apprend également un peu plus sur la philosophie de la compagnie et ses méthodes.

Omniscriptum se défend d’abord de voler les droits d’auteur ou de payer très peu ou pas du tout de redevances aux personnes dont elle publie les travaux. « Nous ne pouvons pas promettre à nos auteurs qu’ils pourront vivre de leurs publications avec nous», peut-on lire.

«Compte tenu que les publications académiques sont généralement très nichées, les probabilités sont très grandes que votre livre ne se retrouve pas dans la liste des meilleurs vendeurs d’Amazon, poursuit-on. Est-ce que cela signifie que votre texte ne mérite pas d’être publié? Absolument pas!»

Bien que certains auteurs auraient touché «des milliers d’euros en redevances», la plupart d’entre eux n’ont touché que quelques euros, admet-on, notamment parce que l’entreprise allègue se financer uniquement par la vente de livres, dont le prix doit couvrir la publication offerte gratuitement aux auteurs. Parmi les critiques les plus sévères à l’endroit d’Omniscriptum, les universitaires mentionnent l’absence de révision factuelle offerte aux auteurs avant publication. «Si votre thèse a été approuvée par votre comité d’études et votre université, c’est qu’elle a la qualité requise pour être publiée. Nous croyons dans une information libre et chaque auteur devrait pouvoir être publié sans censure», répond l’entreprise lettonne, qui dit offrir un service «premium» de révision par les pairs, sans mentionner si celui-ci est payant ou gratuit. 

D’ailleurs, bien qu’OmniScriptum garantisse que la publication de l’ouvrage ne coûtera pas un sou à son auteur, il mentionne que certains frais pourraient être ajoutés pour certains services, comme l’impression en couleurs du livre et l’ajout d’une image.

Enfin, l’entreprise lettonne refuse l’étiquette de vanity publisher, une expression anglophone voulant qu’elle mise sur le désir d’être publié des gens pour les attirer dans un stratagème. «Les vanity publisher facturent les auteurs pour les publier. Les maisons d’édition traditionnelles aussi. Pas nous», fait-on valoir. 

Un peu plus loin, on fait miroiter aux auteurs potentiels que leur ouvrage sera disponible dans 80 000 librairies dans le monde et sur plus de 3000 boutiques en ligne.

Bien lire les petits caractères

La Voix de l’Est a pu consulter un contrat-type que doivent signer les auteurs avec les Éditions universitaires européennes. La plus récente version dudit contrat est datée de mai 2018.

Il s’agit d’un contrat standard selon lequel OmniScriptum reconnaît que la propriété intellectuelle et les droits d’auteur des ouvrages appartiennent effectivement aux créateurs, qui demeurent libres de faire publier leur oeuvre par un autre éditeur.

En contrepartie, l’éditeur se garde le droit de définir les modalités de publication de l’oeuvre et d’en revendre les droits afférents, par exemple les droits de traduction, ou des droits de reproduction. Il se réserve aussi le privilège de pouvoir transférer les droits d’édition d’un volume d’une maison d’édition à l’autre au sein du groupe. 

Selon les modalités de l’entente, le contrat est réputé entrer en vigueur dès sa signature, et ce, pour une durée indéterminée, c’est-à-dire tant et aussi longtemps que l’auteur ou l’éditeur ne signifie pas la fin de cette entente par écrit via un préavis de 60 jours. 

Le contrat stipule que l’éditeur s’engage à verser des redevances équivalent à 12% des recettes des ventes. On indique que le tout «génèrera un montant supérieur à 50,00 € par mois en moyenne.» 

Cependant, il est mentionné tout de suite après que si la demande pour l’oeuvre ne permet pas de générer une redevance de 50 euros, l’auteur recevra plutôt un bon d’achat valide sur la boutique en ligne d’OmniScriptum et de toutes ses divisions. L’achat de ses propres livres par l’auteur ne compte pas dans le calcul des redevances. 

L’auteur devra aussi assumer toutes dépenses juridiques liées à des poursuites et des réclamations découlant de la publication de son ouvrage, et du même coup dédouaner la maison d’édition de toute responsabilité en ce sens, et même l’indemniser.

D’ailleurs, le contrat mentionne également que le droit letton et européen prévaut en cas de litige.

Marie-Ève Carignan est professeure agrégée au Département de communication de l’Université de Sherbrooke.

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BÊTE NOIRE DU MILIEU UNIVERSITAIRE 

Une simple requête sur un moteur de recherche a permis de constater que plusieurs institutions universitaires et scientifiques dans le monde ont mis leurs étudiants et chercheurs en garde contre ces maisons d’édition «bidon», qui ne rempliraient pas leurs promesses.

«Sans être frauduleuses, leurs pratiques sont pour le moins contestables et peuvent vous occasionner des problèmes indésirables. [...] En résumé, il n’y a aucune valeur ajoutée pour l’auteur à publier sa thèse ou son mémoire chez les Éditions universitaires européennes ou les Presses académiques francophones, car ces éditeurs n’apporteront aucune retouche à l’ouvrage et qu’il sera de toute façon diffusé gratuitement en libre accès», mentionne un texte de l’Université Laval.

L’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) met aussi les auteurs en garde contre ces offres jugées alléchantes. «L’auteur ne pourra négocier le contrat de publication avant de le signer, il devra effectuer lui-même et à ses frais le travail de l’éditeur (révision, mise en page, promotion, etc.), et rien ne prouve qu’il obtiendra toutes les redevances sur la vente de son oeuvre.»

L’Université de Genève, en Suisse, qualifie pour sa part d’«éditeurs prédateurs» ces entreprises qui créent «de pseudo-revues scientifiques avec un titre pompeux et en démarchant les auteurs par email en leur faisant miroiter des facteurs d’impact totalement fictifs. [...] Les processus de relecture et d’édition du manuscrit sont en général inexistants et le document envoyé par l’auteur est mis en ligne tel quel, sans aucun contrôle. Seul le paiement intéresse ces “éditeurs”.»

Les Éditions universitaires européennes sont catégorisées comme des éditeurs «douteux» qui «ne sont pas forcément des arnaqueurs, mais souvent de petits acteurs qui ne veulent pas, ou n’arrivent pas, à respecter tous les standards qualité qu’un académique est en droit d’attendre de son éditeur», peut-on aussi lire, des propos qui trouvent écho à une mise en garde publiée par l’Université Libre de Bruxelles.