Les élèves aux besoins particuliers sont mal évalués – ou tardivement, vu le manque de professionnels.

Élèves avec troubles d’apprentissage: il y a urgence d’agir

MONTRÉAL — Devant le triste constat que 40 pour cent des élèves handicapés ou avec des troubles d’apprentissage quittent l’école secondaire sans diplôme en poche, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) lance un cri d’alarme et demande au gouvernement d’agir.

La Commission a tiré toutes sortes de conclusions dans sa plus récente étude de 180 pages, dévoilée mercredi. Celle-ci, faite à sa propre initiative - après avoir vu une augmentation des plaintes pour discrimination concernant ces élèves - porte notamment sur les services qui leur sont offerts.

Si l’embauche de plus de spécialistes comme des orthopédagogues et des psychologues est évidemment souhaitée, la Commission croit qu’il faut d’abord et avant tout que ces élèves fassent réellement l’objet d’une approche individualisée.

Cette obligation est prévue dans la loi, précise-t-elle, mais sur le terrain, elle n’est pas suffisamment appliquée.

On voit beaucoup de mesures appliquées au mur-à-mur, peu importe les caractéristiques de l’enfant, a déploré en conférence de presse à Montréal le président par intérim de la Commission, Philippe-André Tessier.

Par exemple, des élèves avec un trouble d’apprentissage se font presque automatiquement accorder le tiers du temps de plus pour réussir leurs examens alors que ce n’est peut-être pas la mesure qui va le plus les aider. Un logiciel spécial pourrait être plus efficace pour certains d’entre eux.

Aussi, ces élèves aux besoins particuliers sont mal évalués - ou tardivement, vu le manque de professionnels.

«La plupart des professionnels sont à temps partiel, souvent dans deux, trois ou même quatre écoles. Ça crée nécessairement des listes d’attente pour des évaluations et des suivis», témoigne un orthophoniste dans le rapport.

Pourtant, cette évaluation est nécessaire pour obtenir l’argent du gouvernement pour offrir des services à ces élèves.

Et l’attente peut durer de deux à trois ans avant que l’évaluation soit faite, est-il relevé.

Les parents vont alors au privé - pour ceux qui peuvent se le permettre. Un parent témoigne avoir dépensé 6000 $ en un an et demi pour l’observation de son fils, les tests à passer, le diagnostic et les séances de thérapie aux deux semaines. «On a fini par l’avoir son fameux code 34 du ministère qui lui permet d’avoir des vrais services, mais pendant ce temps-là, il a accumulé beaucoup de retard.»

Et même lorsque le bon diagnostic a été posé, les élèves souffrent souvent d’un suivi insuffisant.

Par exemple, une élève a obtenu un interprète en langage des signes dans ses cours, mais pas au service de garde ni lors des sorties éducatives. «Parce que cela n’avait pas été planifié», a dit Johanne Magloire, l’une des auteurs de l’étude. Une lacune qui nuit à l’intégration complète de cette élève.

Et puis, certains programmes, notamment dans l’éducation aux adultes, leur sont tout simplement inaccessibles vu le manque de ressources spécialisées.

Il y a 200 000 élèves HDAA (élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage) au Québec, c’est-à-dire un élève sur cinq. C’est le double d’il y a 20 ans, note la Commission. Près de 90 pour cent des commissions scolaires ont connu une hausse de leur effectif HDAA, est-il rapporté.

Et ils sont 40 pour cent à quitter l’école sans diplôme, contre seulement 8,7 des élèves dits «réguliers».

«D’importants changements sont nécessaires pour assurer le respect du droit à l’égalité des élèves HDAA tel que garanti par la Charte des droits et libertés de la personne», a déclaré M. Tessier.

Sinon, ce sont les jeunes qui en paient le prix, tranche-t-il.

La bonne volonté des intervenants du milieu scolaire est évidente, relève M. Tessier, qui note par contre leur essoufflement généralisé par rapport à leurs obligations face aux élèves HDAA, notamment les enseignants. Le témoignage de celle-ci, qui enseigne en 4e année du primaire, a été transcrit dans le rapport. Elle souhaite recevoir de la formation pour mieux les épauler.

«Juste cette année, j’ai deux élèves dyslexiques, un TDAH, un élève avec trouble d’opposition, un élève autiste, une élève qui sort tout juste d’une classe d’accueil, un autre dont les parents se sont séparés récemment, et au moins deux ou trois élèves qui connaissent des difficultés relativement importantes, mais qui n’ont pas de diagnostic. Tout ça, dans une classe de 21 élèves! C’est presque la moitié de ma classe qui nécessite une attention particulière!»

L’étude se termine sur une liste de 22 recommandations adressées au ministère de l’Éducation, aux commissions scolaires et aux directions d’écoles.

L’une d’entre elles propose au ministère de définir un seuil de ressources spécialisées qui doit être suffisant pour évaluer les besoins des élèves, la mise en oeuvre des mesures et le soutien nécessaire aux enseignants dans chaque commission scolaire. Des formations supplémentaires pour les enseignants sont aussi recommandées.

Réactions

Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, n’avait pas pris connaissance en profondeur du rapport de la commission, mais il juge «inacceptable» le taux de 40 pour cent de non-diplomation de ces élèves.

Il estime toutefois que plusieurs choses ont déjà été entreprises pour améliorer leur situation, notamment par l’attribution de nouvelles ressources, dont un plancher qui s’établit pour chacune des régions, une mesure demandée par la Commission, souligne-t-il.

«C’est en lien avec ce que nous faisons et avec ce qu’on veut faire», a-t-il déclaré au sujet de l’étude.

Le ministre a aussi indiqué son intention de revoir - dans un prochain mandat - la politique d’adaptation scolaire.

La Coalition avenir Québec (CAQ) voit dans ce rapport de la CDPDJ un constat d’échec pour le gouvernement libéral. La formation dit appuyer plusieurs de ses recommandations, dont celle portant sur un plancher de services professionnels dans toutes les écoles du Québec. La CAQ dit s’engager à le mettre en place, ainsi qu’à créer un Protecteur de l’élève national, indépendant et accessible à tous.

Les fédérations du réseau scolaire de la CSQ et l’Association provinciale des enseignantes et enseignants du Québec (APEQ) disent avoir pris sommairement connaissance du rapport et notent que plusieurs de ses recommandations vont dans le sens de ce que le personnel de l’éducation réclame depuis plusieurs années.

Elles voient d’un très bon oeil la majorité des recommandations de la CDPDJ, notamment le besoin de définir des seuils de services et de ressources spécialisées pour évaluer et répondre aux besoins des élèves HDAA, et de revoir les critères d’admission aux programmes particuliers de manière à ce qu’ils soient les plus inclusifs possible.