Les élèves de troisième année de l’école du Cheval-Blanc pourront se défouler en se bousculant dans la cour d’école.

De la bousculade supervisée

Une école primaire de la Commission scolaire des Draveurs (CSD) à Gatineau innovera dès le mois de mars en devenant le premier établissement de la région à délimiter une « zone de bousculade » dans la cour extérieure, le tout sous stricte supervision et avec comme objectif de rendre l’école plus attrayante, en particulier pour les garçons.

Dès le retour de la semaine de relâche, les élèves de troisième année de l’école du Cheval-Blanc qui le désirent pourront dépenser de l’énergie en se bousculant dans une aire désignée de la cour d’école, et ce, uniquement en période hivernale, lorsqu’il y a un tapis neigeux et que la météo le permet. Pour l’instant, l’activité ne pourra avoir lieu que lors de certaines récréations.

Le projet, qualifié de « novateur » par la CSD en raison de son côté peu conventionnel en milieu scolaire, sera en premier lieu testé avec les élèves d’un seul niveau, avant d’être étendu aux élèves de la première à la sixième année dès la prochaine année scolaire si le bilan dressé ce printemps est positif.

Le directeur de l’école, Patrick Courville, affirme que ce sont d’abord les éducateurs physiques qui lui ont proposé le concept, qui a été expérimenté « avec succès » dans quelques écoles de la région de Montréal et de Québec, entre autres. Évidemment, précise-t-on, les coups et les gestes de violence sont interdits.

« On en a ensuite parlé à toute l’équipe, qui était favorable à l’exploration de cette avenue-là. Maintenant, on va prendre le temps de bien faire les choses en informant les parents puis le grand public. Les profs ont préparé un enseignement explicite au sujet de la façon de se bousculer adéquatement, une vidéo a même été produite. [...] Il y aura un espace bien délimité par des cônes. Ça va permettre à des enfants de mieux canaliser leur énergie, de travailler leur motricité globale », indique-t-il.

L’objectif de la bousculade sera « de se mettre au sol », précise M. Courville, qui précise que cinq types de « combat » seront acceptés. Par exemple, s’agripper à l’autre sera permis alors que les coups dans le dos seront prohibés. Les bousculades ne pourront avoir lieu que deux élèves à la fois.

Celui-ci insiste pour dire que le jeu devra demeurer pacifique et que même si le risque zéro n’existe pas, les risques de blessures ne seront pas plus élevés qu’avec un autre type d’activité dans la cour d’école.

« On s’attend évidemment à ce que certains parents soient inquiets, mais ça fait partie de notre travail de les rassurer. Il ne pourra pas y avoir de violence, ni de règlement de compte dans cette aire-là. Ce ne sera pas non plus un terrain fertile pour l’intimidation. Nous sommes très confiants que ça va avoir des effets bénéfiques sur notre clientèle, et si ça peut faire boule de neige, tant mieux », de dire le directeur de l’école de 620 élèves.

M. Courville ne le cache pas : ce projet, malgré son caractère unisexe, peut certes contribuer à ce que les garçons soient davantage intéressés à l’école.

« On accroche depuis longtemps sur le fait que l’école n’est pas faite pour les garçons, on le dit depuis des décennies et on se creuse la tête pour la rendre plus attrayante pour eux. C’est mon cheval de bataille. Je ne suis pas en train de dire que ce projet est la panacée, mais c’est assurément un pas dans la bonne direction. J’ai passé ma carrière à dire aux enfants de ne pas se chamailler ou se bousculer, mais honnêtement peu de résultats. Ce sont surtout les garçons qui ressentent ce besoin-là. Je pense que si on leur apprend à le faire adéquatement, ça aura des effets positifs sur leur apprentissage », lance-t-il.

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«Ça en prend beaucoup plus»

Une initiative comme la « zone de bousculade » dans les cours d’école, qui gagne en popularité, peut sans aucun doute avoir des impacts positifs, selon deux experts du milieu. Or, insistent-ils, il s’agit d’un geste parmi tant d’autres et il y a encore fort à faire pour valoriser davantage l’activité physique à l’école et hausser la motivation des élèves. 

« Comme c’est une nouvelle expérience, on ne peut pas parler de pratique probante et dire qu’il va y avoir absolument des impacts positifs. Mais ça ne peut pas être mauvais, ça incite les jeunes à aller jouer dehors ; ça leur permet d’avoir une expérience multisensorielle et de sortir du contexte de la salle de classe. C’est bien pour le développement des enfants, ça leur apprend à mesurer leur force et leurs capacités psychomotrices », de dire le professeur en sciences de l’éducation à l’Université du Québec en Outaouais (UQO), Jérôme St-Amand. 

Ce dernier tient cependant à apporter un bémol. 

« Je ne veux pas en minimiser le potentiel, mais est-ce que ça entre dans un plan plus global ? Une activité comme celle-là, ce n’est que sur une base ponctuelle, ça fait partie d’un ensemble de choses. Il ne faudrait surtout pas que ça fasse ombrage à l’importance du sport en milieu scolaire. Se chamailler, ce n’est ni une discipline ni un sport, même si ça fait partie du jeu et que c’est bénéfique. Le taux d’obésité a beaucoup augmenté depuis 25 ans, il faut investir au chapitre de l’activité physique », dit-il. 

La professeure au département des sciences infirmières de l’UQO et auteure d’une étude sur le jeu actif des enfants de 3 à 12 ans à l’extérieur, Guylaine Chabot, salue elle aussi le concept, mais émet quelques réserves. 

« Se bousculer ou se chamailler, c’est sain dans la mesure où ça ne devient pas agressif. Au niveau du processus de socialisation, c’est hyper important. Ça emmène le jeune à être empathique face aux autres, entre autres, parce que s’ils ne veulent pas se faire mal, ils doivent être à l’écoute. Et on sait que la bousculade est souvent une forme d’exutoire bénéfique pour les garçons. [...]  Tout ça est positif, on voit un changement de culture et ça part souvent d’une volonté des enseignants, mais ça en prend beaucoup plus. Ça prend davantage de jeu libre à l’extérieur. On doit s’inspirer d’autres pays et même d’autres provinces », dit-elle.