Les maires Maxime Pedneaud-Jobin et Jim Watson

«Deux ponts, un train»

ANALYSE / Le fédéral tape du pied. En sa qualité d’unique responsable des ponts interprovinciaux qui enjambent la rivière des Outaouais, il sait que ses infrastructures sont vieillissantes et surutilisées. Il estime que le manque de fluidité de ses ponts est un frein à la qualité de vie et au développement économique de la région. En inscrivant la relance du projet de pont à l’île Kettle dans son dernier budget, cette semaine, le gouvernement de Justin Trudeau signifie son intention d’assumer ses responsabilités et il suggère que pour y arriver, il a besoin d’un sixième pont entre Ottawa et Gatineau.

Les maires Jim Watson et Maxime Pedneaud-Jobin continueront probablement de s’y opposer. Il ne faut pas s’attendre à ce qu’ils participent avec enthousiasme à l’exercice de planification dont vient d’hériter presque à son corps défendant la Commission de la capitale nationale (CCN). Les deux maires ne sont pas dénués de poids politique, ils représentent plus d’un million de personnes. Mais en fin de compte, la décision du fédéral semble prise. Si l’échec devait se reproduire, l’envie du fédéral d’imposer son pont pourrait être forte.

Évidemment, il devrait sacrifier quelques boîtes de scrutin dans le secteur de Manor Park, accepter de vivre en froid avec les deux maires de la capitale fédérale et porter l’odieux d’agir à l’ancienne, sans considération pour l’opinion des opposants à son projet.

La note politique à payer du côté de Gatineau, dans une telle éventualité, apparaît pour l’instant moins évidente. À part le maire Pedneaud-Jobin, peu de gens à l’est de la rivière Gatineau sont montés au créneau pour s’opposer à un pont à l’île Kettle. Il faut toutefois s’attendre à ce que les groupes environnementalistes se fassent entendre plus tôt que tard.

La position du conseil

Il sera aussi intéressant de voir la position que défendra à ce sujet le maire Pedneaud-Jobin au conseil d’administration de la CCN, où il détient un siège sans droit de vote pour Gatineau. La dernière fois que le conseil municipal s’est prononcé sur le projet de pont à l’île Kettle, il a été unanime sur le corridor à emprunter. C’était à l’époque du maire Marc Bureau. Ce n’est clairement plus le cas aujourd’hui, mais le sujet donnerait certainement lieu à un débat épique au conseil.

Le conseiller et président de la commission de développement économique, Jean-François LeBlanc, fait partie de ceux qui appuient le pont dans l’est. Certains lui prêtent d’ailleurs des visées sur la mairie en 2021. Il a affirmé cette semaine que le conseil municipal doit attendre que les études de 2012 aient été rafraîchies avant d’inviter le conseil à reprendre une position officielle sur le dossier. Quelle sera la réaction des élus qui appuient le pont à l’est si le maire, de son siège à la CCN, présente une position contraire à celle d’une éventuelle majorité au conseil ?

Maxime Pedneaud-Jobin pourrait aussi s’attirer de nouveau les foudres d’une bonne partie de la communauté des gens d’affaires s’il décidait de se cantonner dans sa position. Plusieurs n’ont toujours pas digéré la mort des tours Brigil. Une opposition à un pont dans l’est ne serait certainement pas de nature à redorer l’image de maire contre le développement économique que certains tentent d’accoler à Maxime Pedneaud-Jobin.

S’opposer à un projet qui dépassera le milliard de dollars, qui permettrait de connecter deux importants parcs industriels et qui dynamiserait sans doute l’aéroport de Gatineau, laisserait certainement quelques marques.

Le pont de la conciliation

La clé du pont dans l’est se trouve peut-être en plein centre. Le pont Alexandra doit être démoli d’ici cinq à dix ans. Le maire Pedneaud-Jobin a affirmé qu’il s’agissait d’une opportunité en or pour doter le cœur de la région d’une infrastructure moderne et adaptée aux besoins de transport du XXIe siècle. Le train léger dont l’objectif avoué par le maire est une mise en opération d’ici dix ans doit passer, selon le tracé préliminaire, par le pont Alexandra.

Là encore, il reviendra à la CCN de planifier cet important dossier. Le remplacement d’un pont aussi névralgique ne sera pas pris à la légère. Son ADN légué par Jacques Gréber laisse entrevoir la construction d’une infrastructure emblématique qui devra s’inscrire dans la modernité.

Le député de Gatineau, Steven MacKinnon, ne cesse de répéter que le pont dans l’est n’est pas en compétition avec le projet de train léger, même s’il s’agit de deux grands projets dans lesquels des milliards de dollars devront être investis. Le train léger est un projet municipal qui puise son financement dans un programme spécifique. Le pont de l’île Kettle est plutôt un actif purement fédéral dont la raison d’être serait de remplir une responsabilité entièrement fédérale.

Finalement, c’est peut-être l’ancien candidat à la mairie de Gatineau en 2009, Roger Fleury, qui avait raison. Son slogan était alors «deux ponts, un train».