Des tomates à Trudeau: Denis Mailloux se souvient

Les vieux, surtout ceux du Saguenay, répétaient souvent cette phrase : « Quand Trudeau vient à Chicoutimi, il se fait tirer des tomates. » Ils ne parlaient pas de Justin, bien évidemment, mais de Pierre Elliott, son père. Car il y a 50 ans aujourd’hui, le premier ministre du Canada mettait le Carnaval-Souvenir de Chicoutimi « sur la map » en se faisant tirer des tomates sur les marches de l’hôtel de ville. L’une d’elles, rapportaient à l’époque Le Progrès-Dimanche et Le Soleil du Saguenay-Lac-Saint-Jean, avait atteint le premier ministre « près de l’oeil ».

Ça s’était passé le 7 février 1970 et Denis Mailloux, qui avait 25 ans, s’en souvient très bien.

Denis Mailloux est aujourd’hui coach personnel en entreprise.

L’étudiant en littérature à l’Université de Montréal et son collègue de McGill, Arnold August, avaient fait les manchettes en raison de leur coup d’éclat qui avait même résonné jusqu’aux États-Unis : un journal, rapporte M. Mailloux, s’était scandalisé du fait qu’au Canada, des individus qui attaquent un chef d’État puissent être acquittés.

Marxistes-léninistes, lui et August s’étaient montrés disposés à aller chahuter le premier ministre à Chicoutimi. Un petit voyage aller-retour pour lui dire la façon de penser des membres du « parti ».

« Nous étions évidemment souverainistes, mais c’est davantage pour dénoncer le fait que le Canada était trop aligné sur les États-Unis que nous venions manifester. Dans nos discours, nous parlions de la ‘‘lutte pour la libération nationale du peuple québécois’’. »

Arrêtés après leur méfait, ils avaient été accusés d’avoir troublé l’ordre public, un crime beaucoup moins grave que les voies de fait armées (d’une tomate), voire d’attentat terroriste que leur vaudrait ce geste d’attaquer un premier ministre aujourd’hui. Ils avaient finalement été acquittés par Me Joseph Dandurand, de la cour municipale de Chicoutimi, qui avait jugé ne pas avoir de preuve suffisante, car aucun témoin direct ne les avait vus lancer les tomates. D’ailleurs, ils avaient toujours tout nié.

« Oui, on a lancé des tomates, admet aujourd’hui Denis Mailloux. Mais je sais que je ne l’ai pas atteint. Les miennes l’ont raté. C’est probablement mon chum qui l’a touché. On le traitait de traître. On criait ‘‘Trudeau au poteau’’. Les insultes habituelles de l’époque. »

En prison

Les deux étudiants avaient prévu retourner à Montréal tout de suite après leur méfait, mais ils ont plutôt été arrêtés. « Au moment de partir, on nous a agrippés par les épaules et conduits à la prison de Chicoutimi. On y a passé la nuit. »

Denis Mailloux se souvient que leurs geôliers s’étaient montrés « fortement sympathiques » à leur endroit. « Le matin, le gardien était venu nous voir pour nous demander ce qu’on désirait pour déjeuner. Il était allé nous faire faire des sandwichs et du café dans un restaurant tout près. On n’en revenait pas. Pendant notre incarcération, deux agents de la GRC étaient venus aussi nous voir. Ils nous avaient examinés à travers les barreaux puis étaient repartis. »

Un allié surprenant

Le lendemain de leur arrestation, les deux avaient été remis en liberté. À leur grande surprise, c’est l’ancien député conservateur de Chicoutimi, Vincent Brassard, qui avait payé leur caution.

« Après, il nous avait invités à manger dans un restaurant situé près du port pour nous parler. Nous, on se disait qu’il avait fait ça parce que comme conservateur, il devait détester les libéraux, mais ce n’est pas ce qu’il nous a expliqué. Il l’avait fait au nom de la liberté d’expression. Il disait qu’il était sain que les gens puissent manifester et protester dans une démocratie. »

Bonjour monsieur Trudeau

Ironie du sort, Denis Mailloux a croisé Pierre Elliott Trudeau quelques années plus tard, dans des circonstances plus « amicales ».

Directeur du Théâtre du Trident, à Québec, il a occupé un siège à la conférence canadienne des arts, ce qui l’a un jour mené à Ottawa.

« Nous avions été accueillis par le ministre de la Culture Francis Fox. À côté de lui se trouvait M. Trudeau. Lorsqu’il m’a tendu la main, il a souri et a dit : ‘‘MON-SIEUR Mailloux, ça me fait plaisir. Soyez le bienvenu chez vous à Ottawa’’. Je suis convaincu qu’il m’avait reconnu. »