Théa Jubinville a eu la douleur de perdre sa mère et son parrain par suicide. Après plusieurs années difficiles, elle remonte la pente.

Délais pour de l'aide psychologique: «je me suis sentie démunie»

Un soir d’automne 2013, la mère de Théa Jubinville s’est enlevé la vie en fonçant à 160 km/h dans un arbre avec sa voiture, à Coaticook.

Théa avait 14 ans. Dans les années qui ont suivi, elle a eu des idées noires récurrentes et a fait des tentatives de suicide. Mais Théa a réussi à remonter la pente, du moins jusqu’à ce que son parrain mette fin à ses jours lui aussi, en février l’an dernier.

Maintenant âgée de 19 ans, Théa s’est exilée à Québec pour étudier et s’éloigner de sa ville natale. Elle va mieux. Mais quand elle repense à la détresse qu’elle a vécue et aux délais pour obtenir de l’aide psychologique au CLSC, elle a l’impression d’avoir été abandonnée par notre système de santé. «Je me suis sentie démunie, dit-elle. Je ne savais pas trop ce que je vivais et comment le vivre. Je gardais ça en dedans.»

Alors que la Semaine de prévention du suicide bat son plein, le témoignage de Théa soulève des questions sur les services offerts aux endeuillés du suicide, qui deviennent eux-mêmes beaucoup plus à risque de se donner la mort après le suicide d’un de leur proche. 

Plus tard, le psychologue 

Quand son parrain a été «débranché», l’hiver dernier, Théa a fait une crise de panique dans un hôpital de Sherbrooke. Elle se souvient d’avoir reçu un «calmant», puis d’avoir reçu la consigne d’attendre dans une petite salle jusqu’à ce qu’elle se sente mieux.

Le lendemain, à son retour à Québec, elle dit avoir reçu un appel d’une travailleuse sociale du CLSC de Sainte-Foy–Sillery. La première rencontre, affirme-t-elle, a eu lieu environ trois semaines plus tard. Théa dit qu’elle est repartie avec deux dépliants d’organismes : un du Centre de prévention du suicide de Québec et un de Deuil Jeunesse. 

Mais la jeune femme demandait plutôt à consulter un psychologue le plus rapidement possible. Elle espérait «un suivi plus serré, qui m’aurait permis de me garder enlignée, de me rassurer que je n’étais pas folle, que c’était normal qu’on prenne soin de moi», dit-elle.

Un mois et demi de détresse plus tard, après avoir communiqué avec la travailleuse sociale par boîtes vocales interposées, Théa a laissé un message en pleurant à la suite d’une attaque de panique.

C’est à ce moment que l’intervenante lui a dit qu’elle pourrait avoir accès à un psychologue au CLSC, se souvient-elle. Mais comme on ne proposait pas de rendez-vous, Théa craignait d’autres délais, alors elle a consulté une psychologue au privé avec qui elle était déjà en contact. Elle l’a payée 100 $ l’heure avec son salaire d’étudiante.

Le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de la Capitale-Nationale ne peut commenter directement le cas de Théa pour des raisons de confidentialité. Mais il se défend d’abandonner les endeuillés par suicide.


« [J'espérais] un suivi plus serré, qui m’aurait permis de me garder enlignée, de me rassurer que je n’étais pas folle, que c’était normal qu’on prenne soin de moi »
Théa Jubinville

Revendications

Lundi, La Presse révélait que des familles endeuillées par le suicide viennent de se regrouper pour demander au gouvernement de François Legault, aux partis de l’opposition et aux autorités du milieu de la santé de collaborer pour implanter une série d’actions «rapides et concrètes» pour prévenir le suicide au Québec.

Parmi ces actions, les familles du groupe Zéro suicide Québec réclament une aide psychologique plus rapide et un suivi plus proactif envers les proches des personnes qui se sont suicidées.

«Quand ton enfant se suicide, il n’y a personne du réseau de la santé qui t’appelle, qui t’offre un quelconque soutien. Ça s’appelle démerde-toi...» dit Martine Brault, de Québec, dont le fils, Patrick Chouinard, s’est enlevé la vie en septembre 2017.

«Après le suicide de son enfant, on est sous le choc, on n’est pas là. Ça m’a pris quatre jours avant de manger, je n’étais tout simplement pas capable, je n’avais même pas faim, ajoute-t-elle. C’est une amie qui m’a fait une soupe. J’étais comme dans un gros trou noir. C’est le salon funéraire qui m’a parlé du Centre de prévention du suicide.»

Se sentir écouté

C’est là, au Centre de prévention du suicide de Québec (CPSQ), sur la 1re Avenue, dans le quartier Limoilou, que Théa Jubinville et Martine Brault ont participé ensemble à un groupe de soutien aux endeuillées par suicide, plusieurs mois après la mort de leurs proches.

«Je me suis sentie comprise, écoutée. Ça fait du bien de parler avec des gens qui comprennent ce qu’on a vécu», dit Théa.

Sans commenter directement son cas, la directrice générale du CPSQ, Lynda Poirier, croit que son témoignage illustre le fait que les gens qui ont des idées suicidaires ne savent plus à quelle porte cogner pour obtenir des services.

Selon elle, ils devraient appeler dès le début au Centre de prévention du suicide. «On est ouverts 24/7, on a une équipe de spécialistes en prévention du suicide. Nos services sont gratuits, sans attente, dit-elle. Comment ça se fait qu’on n’est pas plus connus?»

Mme Poirier constate que les services du CPSQ sont encore méconnus dans la population. Et elle croit qu’il faudrait une collaboration plus étroite entre le Centre de prévention du suicide, qu’elle considère comme le «premier répondant», et le réseau de la santé.

«On est là quand la personne est en crise, rappelle-t-elle. Et on passe ensuite le flambeau à un intervenant du système de santé et de services sociaux.»

Cette semaine, Théa a reçu un appel d’une travailleuse sociale du CIUSSS qui lui posait des questions sur ses besoins pour un éventuel suivi en psychologie.

«Je lui ai demandé ça prendrait à peu près combien de temps, raconte Théa. Elle m’a dit qu’elle allait envoyer mon dossier à l’équipe de santé mentale adulte, mais qu’il y avait plusieurs autres dossiers à traiter avant. Elle m’a aussi dit que ça pourrait prendre quelques semaines, peut-être quelques mois, avant qu’on traite le mien.»

Vous ou vos proches avez besoin d’aide? N’hésitez pas à joindre l’Association québécoise de prévention du suicide au 1 866 APPELLE (277-3553).

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JAMAIS LAISSÉS À EUX-MÊMES, DIT LE CIUSSS

Une personne qui présente un risque suicidaire n’est jamais laissée à elle-même dans le système de santé. «À partir du moment où elle se présente dans le réseau public, on a le devoir de s’assurer de sa sécurité», dit Claire Garneau, directrice adjointe à la Direction des services multidisciplinaires au CIUSSS de la Capitale-Nationale.

Pour des raisons de confidentia­lité, Mme Garneau n’était pas en mesure de commenter, mercredi, le cas de Théa Jubinville. Mais elle explique que le CIUSS a l’obligation d’intervenir dans les 24 heures dès qu’une personne présente un risque suicidaire.

Le niveau de risque suicidaire est d’abord évalué par un travailleur social. Selon le niveau de risque, celui-ci dirigera la personne vers les services qu’il juge pertinents. Si le patient a l’intention de passer à l’acte, il sera envoyé à l’urgence psychiatrique. Si le risque est moins élevé, il pourra amorcer un suivi avec un travailleur social ou un psychoéducateur ou voir un médecin pour une médication. La personne peut aussi être dirigée à l’Info social-811 ou au Centre de prévention du suicide.

Il ne faut pas penser qu’un psychologue est toujours nécessaire, explique Mme Garneau. L’expertise des travailleurs sociaux peut convenir, mais elle est sous-estimée, croit-elle. «Le rôle d’un travailleur social, ce n’est pas de remplir un formulaire, c’est d’évaluer le fonctionnement social de la personne et d’intervenir sur les aspects sociaux et de la santé mentale qui influencent son état de santé général», dit-elle.

Pour voir un psychologue, il y a toujours un délai d’attente, confirme Claire Garneau, qui n’était cependant pas en mesure, mardi, de préciser le temps moyen d’attente dans les CLSC de la capitale.

Cet été, l’Association des psychologues du Québec (APQ) indiquait qu’il fallait attendre plus de six mois pour voir un psychologue dans certains CLSC de la province. «C’est comme si on banalisait les services de psychothérapie, comme si c’était du luxe», disait le président de l’Association, Charles Roy, que Le Soleil n’a pas pu joindre, mardi. Selon l’APQ, il manque au moins 200 psychologues dans le réseau public.

En novembre, la ministre de la Santé, Danielle McCann, a promis de mettre en place le programme public de psychothérapie de 35 millions $ proposé par l’ex-ministre Gaétan Barrette. Ce programme, qui n’est pas encore implanté, permettrait de couvrir des consultations avec des psychologues.