Le coroner a noté qu’Éloïse Dupuis avait, dès son entrée à la maison de naissance de Lévis, donné des directives claires quant à son refus de toute transfusion de sang en raison de ses croyances religieuses.

Décès d'une Témoin de Jéhovah: la mort choisie en toute liberté

C’est de façon autonome et sans influence indue de sa communauté religieuse que la Témoin de Jéhovah Éloïse Dupuis a refusé une transfusion sanguine, qui aurait été la seule solution médicale afin de lui permettre de recouvrer la santé, en octobre 2016. Elle est décédée à l’Hôtel-Dieu de Lévis une semaine plus tard.

C’est la conclusion à laquelle est arrivé le coroner Luc Malouin dans le dossier de la jeune femme de 27 ans de Sainte-Marguerite, et aussi dans celui de Mirlande Cadet, une autre Témoin de Jéhovah de 46 ans décédée en octobre 2016 après son accouchement au Centre hospitalier de St. Mary, à Montréal. Cette dernière avait aussi refusé toute transfusion, mais avait finalement reçu des produits sanguins tardivement avec l’accord de son conjoint.

Le coroner a noté qu’Éloïse Dupuis avait, dès son entrée à la maison de naissance de Lévis, donné des directives claires quant à son refus de toute transfusion de sang ou de produits dérivés sanguins en raison de ses croyances religieuses.

Des complications médicales sont survenues après la naissance par césarienne, notamment une hémorragie majeure, et une hystérectomie a été pratiquée. Son état s’est ensuite détérioré jusqu’à son décès d’une défaillance multiorganique résultant d’un choc hémorragique.

«L’absence de nouveau produit sanguin pouvant remplacer les pertes sanguines de Mme Dupuis, souffrant d’abord d’hémorragie importante et, par la suite, d’anémie sévère, a provoqué un dérèglement de ses organes vitaux qu’il a été impossible médicalement de contrôler, ce qui a conduit à l’exitus final», a résumé Me Malouin dans son rapport.

La seule solution

Le coroner indique aussi que la seule solution qui aurait pu lui permettre de retrouver la santé était de recevoir des produits sanguins, mais que la patiente avait toujours refusé de le faire. «Le refus de toute transfusion sanguine est noté à de nombreuses reprises dans les dossiers médicaux», souligne le coroner.

Me Malouin indique que les médecins et le personnel médical ont informé la patiente et sa famille de l’importance des transfusions sanguines pour lui sauver la vie et de la conséquence fatale sans transfusion. «La patiente a maintenu son refus. Finalement, le coroner conclut que la communauté religieuse n’a pas eu d’influence indue dans le dossier», poursuit-il.

Il a ajouté que chaque personne au Québec avait cette liberté de choix. «Cette liberté a été exercée ici en accord avec les règles de droit. Il appartient à chacun de faire ses choix et d’en assumer pleinement les conséquences», explique-t-il au sujet du décès d’Éloïse Dupuis.

Recommandations

Suite aux cas Dupuis et Cadet, le coroner Malouin a tout de même recommandé de bonifier le plan de mesures à prendre dans le cas d’un accouchement pour les patientes qui refusent les transfusions sanguines.

Ainsi, il a suggéré à l’Hôtel-Dieu de Lévis d’ajouter à leur plan d’action la rédaction d’un plan de traitement particulier pour chaque patiente dans le but de prévoir les gestes médicaux à poser en cas de pertes sanguines importantes.

Il recommande aussi d’impliquer tous les médecins appelés à travailler avec ces patientes à participer activement à la mise en place d’un plan de traitement particulier, notamment en rencontrant cette patiente et en planifiant avec elle chacun des gestes à être posés en cas de problème.

Finalement, il demande au ministère de la Santé et des Services sociaux de prendre connaissance de son rapport et de le diffuser à tous les établissements de santé du Québec où se pratique l’obstétrique.

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PAS DE POLICE DE SANG 

Le coroner Luc Malouin atteste dans son rapport qu’il n’y a pas de «police du sang» ayant fait pression sur Éloïse Dupuis et sur le personnel médical. 

Le comité de liaison hospitalier des Témoins de Jéhovah est parfois qualifié de «police du sang» par les opposants au mouvement, qui l’accusent d’influencer indûment les membres malades et le personnel médical.

«Dans le présent dossier, il n’y a jamais eu ces deux ou trois personnes qui ont fait des pressions sur le personnel médical afin que ce dernier adopte une attitude différente», écrit le coroner.

Une seule personne, amie de la famille, membre des Témoins de Jéhovah et considérée comme sage, aurait rencontré une seule fois trois des médecins responsables d’Éloïse Dupuis à la demande de la famille. À chacune de ces rencontres, elle aurait remis aux médecins des documents proposant des solutions de remplacement aux produits sanguins.

Selon les médecins, la rencontre aurait duré deux ou trois minutes tout au plus et n’aurait pas influencé leur jugement médical. De plus, les solutions de rechange présentées étaient déjà connues des médecins, avaient été déjà tentées et étaient insuffisantes pour assurer la survie de la patiente, que seules des transfusions auraient pu sauver.

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«EXCELLENT RAPPORT», JUGE BARRETTE

Le ministre de la Santé Gaétan Barrette estime que le coroner Luc Malouin a produit un «excellent rapport». 

M. Barrette est heureux que le personnel de l’Hôtel-Dieu de Lévis n’ait rien à se reprocher dans le cas du décès d’Éloïse Dupuis. «L’institution a fait tout, avec respect et délicatesse, pour amener la personne à prendre une autre décision, en respectant ses choix.»

«Je vous dis pas que je suis heureux de la situation. C’est un drame pour cette personne-là et son enfant. Mais on est dans une société de droit, de liberté religieuse», a-t-il soutenu. 

Le ministre de la Santé rappelle que toute personne a le droit de refuser un traitement, comme une transfusion sanguine, même si cette décision a une conséquence vitale. «On attache un qualificatif émotif, religieux, alors que dans les faits, sans aucune raison religieuse, une personne saine d’esprit aurait eu aussi le droit de refuser ce traitement-là», explique-t-il. 

Le ministre en a profité pour casser du sucre sur le dos de la Coalition avenir Québec (CAQ), qui lui demandait d’intervenir dans les hôpitaux l’an dernier, à la suite du décès de Mme Dupuis. Selon lui, la CAQ a «fait de la politique de bas étage».  Patricia Cloutier

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PLUS DE 10 REFUS DE TRANSFUSION

  • 5 octobre, 0h15

Éloïse mentionne aux médecins, devant la sage-femme et son conjoint, qu’elle préfère mourir plutôt que recevoir des produits sanguins.

  • 6 au 10 octobre

Éloïse est semi-comateuse

  • 6 octobre

Éloïse signe son admission et une note mentionne qu’elle refuse tout produit sanguin.

  • 6 octobre

Avant de pratiquer une césarienne et alors qu’il est seul avec Éloïse, l’anesthésiste note qu’elle refuse tout produit sanguin et qu’elle n’est pas obnubilée à ce moment.

  • 6 octobre, 16h50

Le père d’Éloïse, Alain Dupuis, maintient le refus de transfusion après avoir été informé de la nécessité de produits sanguins.

  • 6 octobre, 20h

Éloïse discute avec un médecin et refuse une transfusion même si la mort est la conséquence.

  • 6 octobre, 23h

Le conjoint d’Éloïse, Paul-André Roy, refuse deux fois la transfusion même s’il comprend que la mort est une possibilité.

  • 7 octobre, 4h

Un médecin explique encore la situation à Éloïse et son conjoint, qui refusent à nouveau la transfusion.

  • 7 octobre, 16h35

Rencontré par un médecin, M. Roy respecte les volontés d’Éloïse malgré de nouvelles explications.

  • 10 octobre
  • Les médecins augmentent la sédation d’Éloïse, qui n’a alors plus les capacités d’accepter ou de refuser des soins. Elle a cependant un mandat en cas d’inaptitude et son conjoint est mandataire. 
  • 10 octobre, 22h

Sachant que sa conjointe peut mourir, M. Roy refuse qu’on lui donne du sang.

  • 11 octobre, 23h44

Le conjoint est rencontré de nouveau et refuse le traitement. Les parents d’Éloïse sont présents et le refus est signé au dossier.

  • 12 octobre

Discussions avec la famille à plusieurs reprises au cours de la nuit

  • 12 octobre, 22h35

Décès constaté

Source: Rapport du coroner