Vif débat sur des «passeports immunitaires» pour aider au déconfinement

Rob Lever
Agence France-Presse
WASHINGTON - Gouvernements et organisations à travers le monde réfléchissent à l’utilisation de «passeports immunitaires», alors que plusieurs pays se préparent à alléger les restrictions de mouvements imposées pour endiguer la pandémie de coronavirus.

Ces certificats pourraient être l’un des outils utilisés pour aider à sortir du confinement, en identifiant les personnes ayant des anticorps contre le virus. Mais des experts mettent en doute la précision des tests.

Les partisans de cette idée disent que les personnes ainsi identifiées pourraient recevoir des certificats numériques ou sur papier qui faciliteraient le retour à des activités «normales».

Pour Husayn Kassai, patron de la start-up Onfido, ces documents pourraient être un élément-clé du redémarrage de l’économie.

«Si cette situation dure six ou neuf mois, ou s’il y a une deuxième vague, vous pouvez penser que les gens vont vouloir sortir de chez eux», explique-t-il.

«Il faut qu’il y ait un mécanisme pour vérifier l’immunité de quelqu’un. Il est probable que le passeport immunitaire, s’il marche vraiment, aide les gens à se plier (à la consigne) de rester chez eux».

Onfido, qui est en discussions avec le gouvernement britannique et d’autres autorités, affirme que l’immunité serait déterminée par un kit à utiliser chez soi, qui serait validé par les autorités sanitaires.

Ces tests vireraient au vert si la personne est immunisée, à l’orange si elle ne l’est que partiellement et au rouge si elle ne l’est pas du tout. Les résultats pourraient être modifiés dans une base de données si nécessaire, selon M. Kassai.

La start-up britannique Bizagi a mis au point un «CoronaPass» pour des entreprises, afin qu’elles testent leurs employés, mais son patron Gustavo Gomez affirme qu’il pourrait «aider beaucoup d’autres gens» à reprendre leurs activités.

Le Chili a déjà commencé à délivrer des certificats aux personnes guéries du coronavirus. Des discussions sont en cours sur ce sujet en Allemagne et ailleurs.

Quelle fiabilité?

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a récemment averti qu’il n’y avait «actuellement aucune preuve que les personnes qui se sont remises du Covid-19 et qui ont des anticorps soient prémunies contre une seconde infection», avant de sembler faire marche arrière un peu plus tard.

Elle a en effet précisé qu’elle s’attendait à ce que les personnes infectées «développent des anticorps qui fournissent un certain niveau de protection», tout en ajoutant que «ce que nous ne savons pas encore, c’est quel niveau de protection et combien de temps il durera».

Claire Standley, professeure et chercheuse spécialisée dans la santé publique à l’université de Georgetown, se dit sceptique sur les certificats, notamment en raison du «manque de certitudes sur la mesure dans laquelle les anticorps protègent contre une réinfection».

Alan Wu, pathologiste à l’université de Californie-San Francisco, appelle aussi à la prudence.

«Tout le monde veut croire que si on a des anticorps, alors on est immunisé», dit-il.

«Eh bien nous n’en sommes pas sûrs. Le test pour les anticorps concernant ce virus n’existe pas depuis assez longtemps pour montrer que personne ne peut être réinfecté s’il a les anticorps».

Données personnelles

Les compagnies spécialisées dans l’identité numérique soutiennent que créer ces passeports immunitaires sans sacrifier la vie privée est possible.

M. Kassai pense ainsi que les données personnelles pourraient être protégées par l’utilisation de codes QR, lus par un scanner et associés à la photo de la personne concernée.

«Les passeports immunitaires prouvent que vous êtes la personne que vous dites être et que les résultats du test sont les vôtres. Pas besoin de partager davantage d’informations», dit-il.

Mais un autre problème pourrait se poser. Selon Mme Standley, ces systèmes pourraient avoir un effet pervers, qui pousserait certaines personnes à chercher à être infectées, afin d’obtenir le précieux sésame, pour pouvoir retourner au travail ou à leurs activités d’avant la pandémie.

«Il y a des gens qui souffrent, économiquement et socialement», dit-elle, jugeant probable que certains «envisagent de mettre en danger leur santé s’ils y voient un moyen de sortir du confinement».

Jules Polonetsky, patron du Future of Privacy Forum, basé à Washington, est plus catégorique: il estime qu’utiliser des passeports immunitaires sera «probablement inutile et nocif».

«Si les gens veulent reprendre le travail, ce sera un motif énorme pour tricher ou trouver le moyen de partager un code, ou d’obtenir un de ces certificats pour pouvoir travailler», assure-t-il.