Déjà, dès 2007, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), où siège le Dr Horacio Arruda, mettait en garde les autorités contre le risque de pénurie de masques pendant une pandémie.
Déjà, dès 2007, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), où siège le Dr Horacio Arruda, mettait en garde les autorités contre le risque de pénurie de masques pendant une pandémie.

Valse-hésitation autour du port du masque

Au début de la pandémie, le port du masque en communauté n’était pas recommandé par les autorités québécoises. Le Canada et d’autres pays se sont mis à le recommander, amenant le Dr Horacio Arruda à le prescrire lui aussi, d’abord du bout des lèvres, puis plus fortement par la suite, jusqu’à ce qu’une recommandation encore plus franche et directe soit réitérée cette semaine. Mardi, des motifs juridiques ont été invoqués pour justifier l’hésitation du gouvernement à rendre obligatoire le port du masque, notamment dans les transports en commun. Mercredi, on apprenait que le principal motif en serait plutôt un de disponibilité des masques.

Déjà, dès 2007, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), où siège le Dr Horacio Arruda, mettait en garde les autorités contre le risque de pénurie de masques pendant une pandémie. Déjà, l’organisme s’inquiétait des réserves et de la capacité de production de masques au Québec et recommandait aux autorités d’étudier «les modalités permettant de s’assurer que la population aura accès à des masques en vente libre pendant la pandémie».

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L’INSPQ recommandait que le port du masque en communauté soit considéré comme une mesure de protection volontaire «à promouvoir dès le début d’une pandémie». Si l’accessibilité des masques médicaux devait être compromise, l’Institut recommandait que soit envisagé les masques en papier ou en tissu pour les personnes symptomatiques, et que le public soit informé sur les moyens de fabriquer des masques en tissu.  

Ces recommandations n’ont pas été mises en application par le gouvernement et les autorités de santé publique québécoises au début de la pandémie de COVID-19. Non seulement le masque n’est pas un outil de prévention, mais il donne aux gens une fausse impression de sécurité et pourrait même contribuer à les contaminer, clamait-on. 

Il aura fallu attendre au 23 avril pour que le Dr Horacio Arruda recommande «fortement» pour la première fois le port du masque en communauté. 

Mardi, le trio formé du Dr Arruda, du premier ministre François Legault et de la ministre Danielle McCann se sont présentés au point de presse en arborant un masque en tissu, «pour donner l’exemple», a-t-on expliqué lors du point de presse quotidien. Le port du masque est «fortement recommandé», mais pas obligatoire, a-t-on alors dit en invoquant la Charte des droits et libertés et les risques de contestation judiciaire, qui pourraient empêcher l’État d’aller plus loin.

Peu de risques

Des experts interrogés par des médias se sont montrés peu convaincus des motifs invoqués par les autorités. En entrevue à Radio-Canada, le professeur de l’Université Laval Patrick Taillon a affirmé que l’argument juridique pesait «très peu dans la balance», que les droits et libertés étaient un contenu «très élastique» pouvant s’adapter aux circonstances. D’ailleurs, disait-il, «on n’a jamais autant limité les droits et libertés [que] dans les dernières semaines». 


« Ça me semble très clair qu’on est capable d’établir que, vu l’ampleur du risque, le masque est une solution raisonnable à la disposition des autorités. »
Patrick Taillon, professeur à l'Université Laval

Devant les tribunaux, il faudrait simplement démontrer, selon lui, que le masque a un lien avec l’objectif et qu’il contribue à l’atteindre. Par contre, nuançait l’expert, si on le rend obligatoire, «on aura en quelque sorte l’obligation de le rendre disponible, du moins pour les plus vulnérables, les plus pauvres».

Questionné par le chef du Parti québécois, Pascal Bérubé, lors de la séance de l’Assemblée nationale, mercredi, François Legault a expliqué qu’il ne pouvait pas rendre le port du masque obligatoire tant et aussi longtemps que la province n’en aurait pas en nombre suffisant. 

Le premier ministre est revenu sur cette question lors de son point de presse de 13h. «Pourquoi on ne rend pas le masque obligatoire, par exemple, dans les transports en commun? La réponse la plus importante, la plus pertinente, c’est qu’il faut que les masques soient disponibles. […] Si on voulait fournir des masques à tous les Québécois qui utilisent les autobus, le métro, partout au Québec, on aurait besoin de dizaines de millions de masques», ce qui pourrait prendre encore «quelques semaines» avant que des compagnies québécoises puisse les fournir, a-t-il exposé. 

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Questionné par un journaliste, François Legault a ensuite expliqué que «pour ce qui est de la partie juridique, bien, effectivement, il faut avoir des masques de qualité disponibles pour être capable de l’obliger». «Mais je pense qu’on est capable de passer par-dessus l’aspect juridique comme on l’a fait avec le confinement dans les maisons», a-t-il dit.

Discussions avec des entreprises 

Selon le premier ministre, le gouvernement serait actuellement en discussion avec plusieurs entreprises québécoises pour l’approvisionnement en masques. «Notre priorité, au début des deux mois qu’on a vécu, c’était d’abord l’approvisionnement en masques [chirurgicaux] pour le réseau de la santé. De ce côté-là [...], on a 30, 40 jours de réserves pour ces masques-là. Donc ça, c’est sous contrôle», a-t-il précisé.

«Maintenant, pour la population, ça prend des dizaines de millions de masques. Il y a des compagnies qui nous disent qu’elles peuvent en livrer 500 000, un million. Juste dans le métro de Montréal, on ne fait même pas une semaine avec ça. Donc, il faut accélérer. Moi, j’ai confiance que, disons, d’ici un mois, on va être capable, au Québec, de fabriquer des masques pour la population pour que tout le monde qui en veut puisse les porter», a-t-il avancé.

À la question d’un journaliste qui lui demandait pourquoi des villes comme New-York et Paris étaient en mesure, elles, de fournir des masques à leur population - «est-ce qu’on s’est pris trop tard [au Québec]? -, François Legault a répondu qu’il y avait eu «une course aux masques à l’international». 

«Dans les deux derniers mois, tout le monde cherchait des masques, et je suis convaincu qu’on n’est pas différent d’ailleurs dans le monde, tout le monde cherche des masques», a-t-il dit, tout en invitant les Québécois à se fabriquer des masques artisanaux «le plus possible».

«Outil supplémentaire»

De son côté, le directeur national de santé publique a dit croire, «sans nier que le masque est un outil», que la contribution la plus importante à la limitation de l’épidémie à Montréal a été les mesures de confinement et de distanciation physique. 

«La contribution du masque, à mon avis, est un outil supplémentaire, mais qui, encore, ne remplace pas l’hygiène des mains, etc.» a-t-il réitéré, ajoutant que «le mouvement associé au port du masque dans les sociétés occidentales, c’est quand même relativement récent». 


« Maintenant, pour le rendre obligatoire puis pour que tout le monde le [porte], pour que ça devienne une norme sociale, ça prend aussi la collaboration de la population, et je pense que ça fait partie d’une étape normale d’habituer les gens à faire les choses »
Horacio Arruda, directeur national de la Santé publique

Selon lui, la question de rendre ou pas le port du masque obligatoire sera prise «quand on aura réuni les conditions, parce qu’on ne veut surtout pas augmenter les inégalités de santé, c’est-à-dire que les riches aient accès aux masques», mais pas les plus démunis. 

«Même si c’est peu coûteux, même si ça semble simple, pour certaines clientèles, ça peut être pas facile, et je pense qu’on doit respecter aussi l’équilibre dans la santé», a-t-il plaidé.