Fanny Dumulong accueillera ses quatre élèves lundi, à l’école du Nouveau-Monde.
Fanny Dumulong accueillera ses quatre élèves lundi, à l’école du Nouveau-Monde.

Retour en classe transformé pour Mme Fanny [PHOTOS + VIDÉO]

Quand la cloche retentira sur le coup de 8h30 lundi à l’école du Nouveau-Monde, ce sera la première fois que des enfants y mettent les pieds depuis le 12 mars. L’anormal silence qui y régnait au cours des deux derniers mois fera place à de petites voix enjouées, de quoi mettre le sourire aux lèvres de Mme Fanny.

On le sait, la vie scolaire ne sera toutefois plus la même qu’avant que cette pandémie de COVID-19 vienne nous hanter. Confinés à la maison depuis huit semaines, les élèves du primaire se buteront à d’importants changements et seront contraints de respecter de strictes règles d’hygiène.

Concrètement, qu’est-ce qui attend Léo* à son retour? À quoi ressemblera une journée type dans l’école version COVID-19? À 48 heures du jour J, c’est ce qu’a tenté d’éclaircir Le Droit en discutant avec Fanny Dumulong, enseignante de cinquième année dans cet établissement de Gatineau. Alors qu’elle avait 20 élèves dans son groupe avant que l’année scolaire ne soit bouleversée, cette dernière n’en accueillera seulement quatre dès lundi.

Q: À son arrivée à l’école, comment cela va-t-il se dérouler pour Léo* dorénavant?

R: En fait, les parents ne pourront pas entrer dans l’école, ils devront même rester dans leur voiture et déposer les enfants sur le trottoir. Il y aura des adultes pour accueillir ceux qui ne sont pas au service de garde. Nous, les enseignants, on va tous être dehors à attendre nos élèves. On va les accueillir à deux mètres de distance pour entrer un groupe à la fois afin de se rendre dans notre local. [...] On a tous un nombre d’élèves différent. J’ai des collègues qui en ont neuf, moi avec quatre, ça ne me stresse pas trop. J’ai beaucoup d’espace, mes élèves sont vraiment assis à deux mètres. C’est sûr que la première chose qu’on fera en classe, ce sera de parler de cette situation-là. On a mis des affiches avec les règles à respecter: le deux mètres, se laver les mains souvent, ne pas mettre nos mains dans notre visage, ne pas se prêter de matériel, etc. On va aussi compléter un document pour voir comment les élèves se sentent. Ils vont aussi probablement arriver avec leur sac d’école et du matériel qu’ils avaient à la maison. Ils vont devoir tout laisser à l’école pour le reste de l’année. On va désinfecter tout ça. Ensuite, ce devrait être des journées normales pour la matière, on va faire de la révision. Mai c’est certain que ce sera des travaux individuels, on ne pourra plus faire de travaux d’équipe. On va faire beaucoup d’échanges en grand groupe, je vais utiliser beaucoup le tableau interactif.

Les parents déposeront les enfants sur le trottoir.

Q: Que se passera-t-il à la période de récréation?

R: Six zones ont été dessinées dans la cour d’école. On va sortir six groupes à la fois, un niveau à la fois et il va y avoir un surveillant pour chaque groupe. On va avoir des récréations probablement animées, les élèves ne seront pas immobiles. On permettra aux plus petits d’avoir un jouet individuel comme un toutou ou une corde à danser, par contre ils devront le laisser à l’école jusqu’à la fin de l’année. Avec les grands, on a pensé faire de petits cours de danse aérobique, de Zumba ou des jeux de petits obstacles. Ce sera des choses où ils n’entrent vraiment pas en contact avec les autres.

  Les pupitres des élèves sont espacés pour respecter la distanciation sociale.

Q: Quelles seront les consignes dans les corridors?

R: On a des flèches pour les directions, on a des stations de lavage de mains avec une bouteille de Purel et du papier devant chaque classe car les élèves vont devoir se laver les mains plusieurs fois, par exemple avant et après être allé aux toilettes, avant et après les collations, chaque fois qu’ils entrent ou sortent.

Q: Et pour le dîner?

R: En principe, les élèves vont tous rester dans le même local. Moi, j’ai seulement deux dîneurs et ils vont demeurer seuls dans la classe avec un adulte et probablement que j’y serai moi aussi. La boîte à lunch va toujours rester avec eux sur le pupitre et ils vont devoir apporter une ou deux bouteilles d’eau chaque jour car les buvettes seront fermées.

Les buvettes ne pourront pas être utilisées.

Q: Comment se passera la sortie à la fin de la journée?

R: Ce sera la même chose, on va vraiment y aller groupe par groupe. Les parents vont attendre à l’extérieur. Je sais que pour le service de garde, il y aura une table installée à l’extérieur et ce sera un à la fois pour respecter les deux mètres [de distanciation], avec les marques tracées au sol.

Q: Comment vous sentez-vous face à cette situation exceptionnelle?

R: C’est certain qu’au début, avant qu’on revienne, on entendait qu’on allait rouvrir les écoles et ça m’inquiétait un peu jusqu’à ce que nous ayons une rencontre avec notre direction et qu’elle nous explique comment ça allait fonctionner. Personnellement, elle m’a vraiment rassuré. Quand je suis arrivée lundi matin [4 mai], je me posais encore des questions parce qu’on ne savait vraiment pas à quoi s’attendre, mais quand je suis entrée et que j’ai vu les lignes dessinées par terre et que les conditions (de la santé publique) étaient respectées, je me suis dit: ‘OK’. C’est sûr que je m’inquiétais à savoir si les enfants allaient trouver ça plate, mais moi je me suis organisée dans ma classe, j’ai pensé à plein de petits projets qu’on peut faire en grand groupe. Je me suis dit que si j’étais la mère de l’un de mes élèves, je serais rassurée et contente que mon enfant soit dans cette classe-là jusqu’à la fin de l’année. J’ai eu cette impression-là aussi des enseignants de mes propres enfants. Je pense que ça va être correct. C’est certain que nous ne l’avons pas vécu. Pour être prêts, on est prêts, mais on va vraiment voir lundi comment ça va se passer avec les enfants. Il va falloir s’adapter, mais on est habitués en enseignement.

Q: D’après vous, ce sera un choc pour les enfants?

R: Probablement que ce sera un choc, mais je pense que c’est la façon avec laquelle on va leur expliquer qui va faire la différence. Si on les accueille avec un sourire et qu’on leur montre que nous sommes confiants et que ça va bien, je pense que les élèves vont être contents de nous voir et se sentiront bien avec ça. Si on arrive et que nous sommes stressés et qu’on leur dit: non, il ne faut pas que tu avances, tu restes là, c’est sûr qu’ils vont se sentir stressés. C’est comme nous (les adultes) lorsqu’on va dans les magasins, il y en a qui nous donnent cette impression-là parfois et je me disais que si nous sommes comme cela avec des enfants, ce sera pire. J’ai décidé d’être positive, on n’a pas le choix. Si on se met à y penser, il y a plein de choses qu’on va quand même pouvoir faire avec les élèves. Et je ne trouve pas qu’ils vont se sentir comme en prison, j’entends ça partout et je ne pense pas.

Des flèches indiquent la direction à emprunter dans les corridors.

Q: Gardez-vous espoir de revoir l’école d’avant la COVID-19?

R: Je crois que oui, je ne sais pas si je suis trop positive mais je souhaite que cet été, avec la chaleur, le virus disparaisse. C’est sûr que la distanciation restera longtemps mais je crois quand même qu’en septembre, ça va peut-être être un peu moins pire. Dans le fond, on n’a pas le choix de vivre et de recommencer. Je pense qu’on reviendra à des classes normales, je le souhaite.

Q: Quel est le plus gros deuil à faire comme enseignante?

R: C’est de ne pas avoir pu dire au revoir à mes élèves comme à l’habitude. J’en ai quand même 16 qui ne reviennent pas. Chaque année, par exemple, on vient dans la cour le 23 juin pour faire un pont pour les élèves de sixième année qui s’en vont. Hier (mercredi), je donnais des sacs aux parents et je leur disais de leur dire un gros au revoir de ma part.

*prénom fictif