La pandémie expose l’humain à sa vulnérabilité. L’environnement physique dans lequel il est confiné et les outils psychologiques acquis au cours de son histoire influenceront la façon de chacun d’y survivre.
La pandémie expose l’humain à sa vulnérabilité. L’environnement physique dans lequel il est confiné et les outils psychologiques acquis au cours de son histoire influenceront la façon de chacun d’y survivre.

L’importance de la maison relationnelle des vulnérables

SHERBROOKE — La pandémie nous rappelle notre vulnérabilité et nous confronte à notre finitude avec, chaque jour, son bilan des nouveaux décès. Comment cette période changera-t-elle chacun de nous? À quoi ressemblera la santé mentale des gens dans l’après COVID-19? La Tribune a questionné un philosophe et un psychologue. 

Le philosophe Jacques Quintin, qui a déjà travaillé en psychiatrie, fait un parallèle avec la crise du verglas. « Lors du verglas, on avait pris conscience de notre vulnérabilité envers l’électricité, donc c’était un élément extérieur à nous-même. Maintenant on se rend compte qu’on est des êtres de vulnérabilité intérieure, dans le sens qu’on est des êtres qui dépendent tous les uns des autres et qu’on est des êtres mortels », résume-t-il. 

Le confinement aura des conséquences variables, selon notre environnement immédiat.

« Pour certains, le confinement peut être très difficile. Si on vit dans un deux et demi avec trois enfants, ça peut être l’enfer. Mais pour d’autres, ça peut être bénéfique. Ils peuvent redécouvrir une sorte de vie intérieure et une prise de conscience des effets d’une vie éparpillée, de la surconsommation et de la suractivité », explique le psychiatre, qui avoue que lui-même a dû annuler la grande majorité de ses activités et qu’il s’en porte très bien.

« À un point tel que je ne suis pas certain de reprendre ces activités après la pandémie. Je verrai, mais j’apprécie ne pas être happé par l’extériorité », ajoute-t-il.

Le toit sous lequel le confinement est vécu influence la manière de le vivre et ses conséquences, mais aussi la maison invisible que le psychologue David Poulin-Latulippe nomme la « maison relationnelle » de chacun.

David Poulin-Latulippe, psychologue

« L’après-COVID se vivra cas par cas. Il dépendra de ton histoire personnelle et de ta maison relationnelle. Ta maison relationnelle, c’est une relation ou des relations significatives où tu as l’impression que tu peux te déposer, parler et être accueilli de façon authentique et empathique. Cet endroit te permet de passer à travers à peu près n’importe quoi dans la vie. Cette maison relationnelle fait en sorte que ce n’est pas parce que c’est souffrant que c’est traumatisant. Que tu sois enfant ou adulte, le fait d’avoir cette maison te permettra de voir l’épreuve davantage comme quelque chose qui peut te faire grandir », explique le psychologue, précisant que cette maison peut être faite d’amis, de membres de la famille, de collègues et qu’elle est accessible par téléphone ou par d’autres technologies.

« Un autre élément qui aura un impact est l’histoire développementale de chacun, c’est-à-dire la manière dont ton entourage a réagi lorsque tu as vécu, dans les 10 ou 12 premières années de ta vie, des difficultés ou des souffrances. Est-ce que tes parents t’ont accueilli, validé, ont réagi avec empathie? Si oui, cela te permettra de mieux symboliser les choses et mieux digérer les difficultés », souligne M. Poulin-Latulippe, ajoutant que la symbolisation (ou la mentalisation) est la capacité à contacter, reconnaître et sentir tous nos états mentaux, que ce soit nos besoins, nos émotions, nos désirs ou notre foi. 

« Cette capacité, que tout le monde développe dans l’enfance, est plus sollicitée ou nécessaire en ce moment, car l’ampleur de la pandémie nous met en contact avec notre vulnérabilité en tant qu’humains. Ça nous branche sur quelque chose de gros. Notre vie change à 180 degrés en l’espace d’un mois et ça inclut la mort, la maladie et le changement complet de nos habitudes », mentionne M. Poulin-Latulippe, notant que le niveau de conscience de ce que chacun aura vécu et l’espace qu’il aura eu pour le symboliser, le digérer et l’intégrer aura un impact sur l’après-pandémie.

Jacques Quintin, professeur au département de psychiatrie de la faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke

Intensifier ce qu’on porte en nous

« La pandémie et le confinement viennent intensifier ce qu’on porte en nous. Si j’ai déjà une certaine sensibilité à l’intériorité, ça la mettra en valeur. Si pour d’autres, tout se passe dans l’extériorité, ça peut être plus difficile. Ceux qui ont des traits de personnalité où la méfiance est très présente, cet aspect sera exacerbé », relate M. Quintin.

Après la COVID-19, l’anxieux pourrait être plus craintif par rapport à sa situation financière. Alors que le nonchalant pourrait reprendre sa vie comme si la pandémie n’avait jamais eu lieu. 

Le philosophe ne croit pas que la pandémie mènera des individus à développer une paranoïa ou un trouble obsessionnel compulsif, par exemple.

« C’est comme si on disait que les troubles alimentaires étaient causés par la beauté des mannequins. C’est faux. Le mannequin va venir appuyer une perception du corps, mais il ne causera pas le trouble. Par contre, il se peut qu’il y ait plus de dépressions. Juste le fait de vivre entre quatre murs peut avoir un effet », mentionne M. Quintin.

Est-ce que la pandémie changera drastiquement les habitudes de la population? Le philosophe ne le croit pas.

« Les premiers temps, les gens seront plus prudents. Mais à moyen terme, je ne crois pas que les habitudes changeront. Les gens oublient. Quand ça fera six mois qu’aucun nouveau cas de la COVID aura été détecté et que les médias auront cessé d’en parler, le naturel reviendra au galop. Les gens se serreront dans leurs bras, se serreront la main », estime M. Quintin, ajoutant que la fête suit souvent les grandes crises.

« Après la Première Guerre mondiale, il y a eu les années folles où les cabarets se multipliaient et la musique a connu un essor. Cette fois, je ne crois pas qu’il y aura un effet sociétal, car la fin de la COVID se fera progressivement. Mais je crois quand même que de façon individuelle, les gens voudront faire de petites fêtes », prévoit-il.

Le philosophe se souvient qu’après la crise du verglas, les consultations en psychiatrie avaient diminué. « J’étais sur la Rive-Sud où les gens avaient manqué d’électricité pendant de nombreuses semaines. Et c’est comme si les gens n’avaient pas le luxe d’être malades, si on peut dire, puisqu’ils étaient en mode survie. Mais les gens n’étaient pas confinés. Ils se rassemblaient dans des gymnases alors que là, c’est le contraire. On saura seulement après l’effet sur les consultations psychiatriques », note le psychiatre, ajoutant que la capacité de rationaliser la situation, de lui donner un sens ou une signification et de prendre conscience qu’on vit tous la même chose aident à passer au travers cette période inédite. 

Dernier parallèle avec le verglas. « Finalement, ça n’a pas changé grand-chose pour la majorité du monde. Les gens se sont dit que c’était un problème technique. On a renouvelé notre matériel hydroélectrique, on a construit de nouvelles lignes. Avec la COVID, c’est un peu la même chose. On voit ça comme un problème qui aura une résolution technique, c’est-à-dire plus de personnel, plus de dépistage et puis, il y aura un vaccin. Il y aura des réflexions sur les déplacements, les voyages, le télétravail, mais seulement quelques-uns vivront une expérience qui les transformera complètement », conclut le philosophe.