Le centre récréatif Jim-Durrell est devenu un refuge temporaire pour itinérants.
Le centre récréatif Jim-Durrell est devenu un refuge temporaire pour itinérants.

Les sans-abri frappés de plein fouet par la pandémie

Julien Paquette
Julien Paquette
Le Droit
Le confinement généralisé du printemps dû à la pandémie a eu un impact direct sur les personnes les plus vulnérables de la région de la capitale fédérale. Les organismes qui livrent des services aux itinérants soutiennent qu’on voit plus de gens qu’à l’habitude dans la rue.

« C’est difficile parce qu’on est en pleine crise du logement. Il y a des gens qui sont prêts à retourner en logement, mais on n’en trouve pas, soutient la directrice générale du Gîte Ami de Hull, Lise Paradis. On ne parle pas d’itinérance chronique ici. »

Même son de cloche de l’autre côté de la rivière des Outaouais où on trouvait également une crise du logement avant même que la COVID-19 fasse son chemin vers le Canada, soutient la directrice générale de l’Alliance pour mettre un terme à l’itinérance, Kaite Burkholder Harris.

« La Ville a déclaré une urgence et une crise en matière de logement en janvier, rappelle M. Burkholder Harris. Beaucoup de gens ont perdu leurs revenus dans les derniers mois parce qu’ils ne pouvaient aller au travail. »

Pour remédier en partie à la situation, la Ville d’Ottawa et l’Alliance se sont associées en début de semaine pour lancer un appel aux propriétaires de logements afin de trouver des appartements disponibles dans la capitale fédérale.


« Les gens sont de plus en plus isolés et ç’a mené à des overdoses d’opioïdes. »
Kaite Burkholder Harris

Période pleine d’anxiété

La directrice générale de l’Alliance pour mettre un terme à l’itinérance souligne que les derniers mois ont été une grande source de stress et d’inquiétudes pour les sans-abri qui ne se sentaient pas tous confortables de se rendre dans les refuges en raison du nouveau coronavirus.

« Les gens sont de plus en plus isolés et ç’a mené à des overdoses d’opioïdes, indique Kaite Burkholder Harris. Ils n’ont pas été en mesure d’obtenir le même niveau de soutien qu’ils reçoivent habituellement. »

Le fondateur et directeur d’Itinérance Zéro — qui œuvre à Gatineau —, Benoit Leblanc, explique qu’en temps normal, les travailleurs de rue rencontrent individuellement les itinérants qui ont besoin d’accompagnement. Ces rencontres se déroulent souvent dans une voiture, pour être à l’abri des oreilles curieuses, ce qui n’était pas possible pendant plusieurs mois.

« Pendant la distribution des repas chez Itinérance Zéro, quand on voyait que quelqu’un n’allait pas bien, on le gardait avec nous dans notre camion pour les calmer et les réconforter », explique M. Leblanc.

« S’il le faut, on va se stationner au Ultramar du Vieux-Hull et on continue la discussion, ajoute le directeur d’Itinérance Zéro. On peut s’asseoir dans l’auto, fumer une cigarette et jaser. Des fois, juste donner une caresse, ça fait tellement de bien. Maintenant, on ne fait pas ça. C’est devenu des services bureaucratiques de base, je dirais. »

Au Gîte Ami, Mme Paradis indique que la forte majorité des usagers comprennent la gravité de la crise sanitaire et participent même aux efforts pour nettoyer et désinfecter les espaces communs. Avec le temps et la reprise de plusieurs activités au Québec, elle souligne toutefois que des rappels nombreux sont nécessaires pour ne pas que les consignes soient négligées.

« La plupart se disent : “où est-ce que je suis rendu, je m’en fous un peu de ce que la COVID pourrait me faire”, indique Benoit Leblanc. Quand tu es en “mode survie”, tu survis d’abord et le virus, tu t’en préoccupes en deuxième. »

+

ARÉNAS AU SECOURS DES PLUS VULNÉRABLES

L’utilisation de l’aréna Robert-Guertin en tant que refuge temporaire pour sans-abri a suscité de vives discussions au cours des derniers jours, mais ce n’est pas le seul centre sportif de la région de la capitale fédérale qui ne reprendra pas ses activités habituelles tout de suite.

L’aréna Brewer sert de centre de dépistage de la COVID-19 depuis mars dernier, tandis que le centre récréatif Jim-Durrell est devenu un refuge temporaire pour itinérants près de deux mois plus tard.

Un entrepreneur local a lancé une pétition en juillet réclamant la réouverture de cet aréna, prétextant qu’il s’agit d’une installation vitale pour garder les familles actives et en santé, notamment maintenant que la réouverture des centres sportifs a été autorisée par la province.

«Ce n’est pas le temps de réduire notre support envers les personnes moins bien placées que lui et moi, soutient le conseiller du quartier Alta Vista — où se trouve l’aréna Jim-Durrell —, Jean Cloutier. C’est essentiel pour réduire les risques de transmission du virus à travers la communauté.»

Robert Assaf, président de l’entreprise Kardish Health Food Center, a depuis présenté ses excuses et admis avoir commis une erreur et avoir adopté un «comportement égoïste».

En entrevue avec Le Droit, M. Cloutier souligne qu’en raison du faible taux d’inoccupation des logements à Ottawa — accentué par la pandémie —, il est nécessaire de garder ce refuge pour les sans-abri encore un moment.

«Ce n’est pas clair à ce point-ci quand on va retourner à l’utilisation primaire de l’aréna», souligne le conseiller d’Alta Vista.

Débats dommageables

La directrice générale du Gîte Ami, Lise Paradis, indique que ce type de débats sur le sort des itinérants est difficile pour les principaux intéressés.

«Plusieurs d’entre eux ont déjà une estime de soi pas très élevée. Tout ce qu’on a entendu dans les médias dernièrement, ce n’est pas facile pour eux», explique Mme Paradis.

«On a eu tout un travail à faire pour leur remonter le moral. On a insisté pour dire: “les autorités ont mis à la priorité sur vos besoins, votre santé et votre protection”», ajoute la directrice générale du Gîte Ami.