Selon une étude, la part des gens qui attrapent ce nouveau coronavirus, mais qui ne présentent aucun symptôme représenterait 30 % des cas.
Selon une étude, la part des gens qui attrapent ce nouveau coronavirus, mais qui ne présentent aucun symptôme représenterait 30 % des cas.

L’épidémie invisible

«Depuis le début de cette pandémie, il n’y a pratiquement aucun modèle qui a été juste, constate Nathalie Grandvaux, chercheuse en virologie à l’Université de Mont­réal. C’est parce que ces modèles-là sont basés sur ce qu’on connaît des autres virus, mais qu’il apparaît de plus en plus clairement que ce virus-là ne se comporte pas de la même manière. On ne connaît vraiment pas beaucoup d’autres virus chez lesquels la transmission par des personnes asymptomatiques est si importante.»

S’il est une chose que la pandémie de COVID-19 a révélé ces derniers mois, c’est à quel point il est important de connaître la proportion des malades qui ne présentent aucun symptôme, ou du moins pas encore (les «présymptomatiques», voir l’encadré ci-contre) mais qui peuvent quand même transmettre la maladie. Et à quel point, aussi, c’est difficile à mesurer...

Une étude dirigée par le chercheur américain Eric Topol et parue au début juin dans les Annals of Internal Medicine a passé en revue toutes les données permettant de chiffrer la part des gens qui attrapent ce nouveau coronavirus, mais qui ne présentent aucun symptôme. Au bas mot, concluent ses auteurs, cela représenterait 30 % des cas, mais plus probablement autour de 40 à 45 %.

Mais voilà, il s’agit là d’une simple moyenne qui cache une énorme variabilité : parmi les 16 échantillons compris dans l’article, les taux d’asymptomatiques variaient entre 6 % et… pas moins de 96 %! Et la COVID-19 est loin d’être la seule maladie pour laquelle ce taux est difficile à mesurer : même pour un virus aussi courant, ancien et étudié que l’influenza, la part des malades sans symptôme est encore très débattue en science. Des chercheurs ont fait le tour des résultats scientifiques sur cette question en 2015, dans la revue médicale Epidemiology, et ont trouvé des résultats «éparpillés» un peu partout entre 15 et 75 %.

Alors qu’est-ce qui rend cette mesure (en apparence pourtant très simple) si ardue? «Ça vient en bonne partie du fait qu’on regarde des groupes différents, répond le Dr Guy Boivin, chercheur en infectiologie au Centre de recherche du CHUQ. C’est la réponse immunitaire qui dicte la présence de symptômes et ça, ça va changer d’un groupe à l’autre. Les plus hauts taux d’asymptomatiques qu’on a pour la COVID-19 sont dans des groupes dont la réponse immunitaire est relativement faible, comme les jeunes enfants, qui n’ont pas encore tout à fait développé leur système immunitaire, et les femmes enceintes, dont le système immunitaire réagit moins fort pour ne pas rejeter le bébé.»

Notons à cet égard qu’une étude menée dans une clinique d’obstétrique de New York au tournant d’avril a trouvé que sur 33 femmes enceintes admises pour leur accouchement et dont le test de COVID-19 était positif, pas moins de 29 (88 %) étaient asymptomatiques. De même, la plus faible proportion d’asymptomatiques relevée dans l’article des Annals of Internal Medicine (6 %) était parmi les résidents d’un foyer pour personnes âgées — et la plus forte (96 %), dans une prison.

Il y a aussi des questions de définition qui peuvent faire varier les résultats. Pour certaines, il faut une absence complète de symptômes pour être considéré comme asymptomatique, alors que d’autres incluent les cas très bénins, voire tous ceux qui ne font pas de fièvre.

Mais par-dessus tout, il n’y a tout simplement pas de méthode parfaite. Une personne peut ne pas avoir de symptômes parce qu’elle est en début de maladie, et donc paraître asymptomatique dans une étude alors qu’elle n’est en fait que «présymptomatique» — les tests détectent le virus chez elle, mais elle n’a juste pas encore eu le temps d’avoir des symptômes. Pour éviter cette confusion, il faut faire des «études longitudinales» qui suivent les patients dans le temps, mais ce n’est pas toujours possible. Heureusement, il semble pour l’instant que la plupart des asymptomatiques semblent le rester : dans les études longitudinales analysées par Eric Topol, entre 0 et 10 % seulement des patients sont des «pré» qui finissent éventuellement par montrer de la toux, de la fièvre, etc.

La même chose vaut pour les différentes manières d’établir si le patient a eu la maladie. Les tests qui détectent le virus lui-même (souvent son matériel génétique) n’ont qu’une fenêtre de deux à trois semaines pour établir si quelqu’un l’a attrapé, dit le Dr Boivin. Passé ce stade, le virus est absent et ne peut plus être détecté directement. À l’inverse, les tests dits «sérologiques» ne détectent pas le virus lui-même, mais des anticorps qui y sont associés (et qui témoignent d’une infection passée). «Mais on ne sait jamais exactement à quand remonte cette infection-là, ça peut remonter à loin, et c’est sûr que la capacité de se souvenir si on a eu des symptômes ou pas peut être plus biaisée avec les tests sérologiques qu’avec les tests PCR [qui détectent le matériel génétique du virus]», ajoute-t-il.

Dans le cas de la COVID-19, il y a encore très peu de travaux qui sont basés sur des tests sérologiques, mais ça a pu jouer dans les études sur l’influenza. Et, avertit Mme Grandvaux, il faudra tenir compte du fait que les anticorps contre d’autres coronavirus (présents chez l’humain depuis longtemps et qui ne donnent que des rhumes) semblent réagir avec la COVID-19, jusqu’à un certain point, ce qui pourrait brouiller les résultats.

Quoi qu’il en soit, insiste Mme Grandvaux, «on a besoin de cette information-là. Je comprends que pendant le pic de la première vague, on n’avait pas les ressources pour tester des gens au-delà de ceux qui présentaient des symptômes. Mais maintenant [le nombre de tests au Québec a culminé à 14 000 par jour, il est de moins de 10 000/j depuis le 6 juin], peut-être qu’on pourrait commencer à tester les asymptomatiques pour savoir quelle proportion on a. Et pour savoir si leur nombre diminue comme celui des symptomatiques. C’est fondamental si on veut savoir où on en est, au juste».

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Petit glossaire

À vue de nez, la question semble on ne peut plus simple : on a des symptômes de la COVID-19 ou on n’en a pas. Fin de l’histoire. Mais en réalité, c’est un peu plus compliqué que ça. Voici un petit glossaire pour s’y retrouver.

Symptomatique : personne chez qui un microbe provoque des symptômes. Dans le cas de la COVID-19, ce sont souvent de la fièvre, de la toux, une perte du goût ou de l’odorat, etc.

Asymptomatique : personne qui attrape un microbe et qui développera éventuellement des anticorps, mais qui ne présente aucun symptôme.

Présymptomatique : personne qui a attrapé un microbe et qui n’a pas encore de symptôme. Souvent classée chez les asymptomatiques, mais à tort : ce n’est qu’une question de temps avant que les symptômes apparaissent alors que chez les «vrais» asymptomatiques, les symptômes n’apparaissent jamais.

Paucisymptomatique : personne qui ne ressent aucun symptôme, mais qui en a quand même. C’est juste qu’ils sont si faibles (le préfixe pauci signifie d’ailleurs «peu») qu’il faut des tests cliniques pour les déceler.