Alain Gaudet en connaît un bail sur l’isolement. C’est la routine pour lui. Et avec le coronavirus qui se balade dehors, il risque gros.
Alain Gaudet en connaît un bail sur l’isolement. C’est la routine pour lui. Et avec le coronavirus qui se balade dehors, il risque gros.

La routine pour Alain Gaudet

TROIS-RIVIÈRES — «Depuis septembre, je ne suis pas sorti de mon appart, à part peut-être pour aller à des rendez-vous ou des événements caritatifs. Ça va aller à mai peut-être, si on a le droit. Dès que le mercure monte en haut de 20, 21 degrés, je commence à aller faire un petit tour tout seul, mais jamais bien loin, parce que de toute façon, je n’ai pas grand place où aller.»

«Pour moi, c’est business as usual. C’est ma routine, mon quotidien.» Alain Gaudet est un spécialiste de l’isolement. Il est pratiquement cloîtré chez lui non pas depuis des jours ou des semaines mais depuis des années.

Atteint d’amyotrophie spinale de type 3, une forme de dystrophie musculaire, son corps est paralysé à 95 %. Il bouge le pouce droit, un peu la tête, il peut parler. Ça va peut-être vous étonner mais pendant l’entrevue, il racontera essentiellement qu’il est heureux. Il aurait bien des raisons de se plaindre pourtant. À cause de la COVID-19 premièrement. Si elle entre chez lui, c’est clair, il est mort. Mais il n’y a pas que ce virus qui représente un danger mortel pour lui. N’importe quel microbe l’est. «Moi, en principe, je serais supposé de paniquer, d’être angoissé au maximum et de m’inquiéter pour ma vie, mais au lieu de ça, j’ai comme l’impression que je suis dans les plus beaux moments de ma vie. C’est spécial à dire hein?»

Spécial oui, mais pas tant que ça quand on écoute ses explications. Pour la première fois de sa vie, il a l’impression que les gens se soucient de ceux qui comme lui doivent se méfier des virus petits ou grands. «Ce que la population vit, moi ça fait des années que je le vis, mais en sachant bien que les gens ne font pas attention. J’ai toujours eu le stress, et là, j’ai l’impression que tout le monde fait attention. C’est comme un réconfort.»

Les gens sont solidaires. Ils pensent à lui. «Dans ma vie, j’ai eu beaucoup de hauts et de bas. Ces derniers mois, c’était très bas, et là j’ai l’impression que ça remonte. Je sens l’amour, je sens les pensées des gens. Il y a 3000 personnes sur Facebook au minimum qui pensent à moi chaque fois que je poste quelque chose. Ils me demandent: ‘‘Alain es-tu correct, Alain es-tu tout seul’’?»

Non, il n’est pas seul. Depuis 20 ans, il organise des collectes de fonds pour pouvoir rester à la maison avec l’aide de petites abeilles qui s’affairent autour de lui. Grâce à elles, il vit dans un logement plutôt qu’en CHSLD. Ses p’tits anges comme il les appelle.

Si environ 14 personnes se relaient auprès de lui habituellement, elles sont maintenant quatre en raison de la pandémie. Elles ont choisi de s’isoler pour éliminer le plus possible le risque de contracter le virus et de lui refiler. Pour lui, c’est une «histoire de solidarité énorme».

S’ils ont des symptômes, ses p’tits anges restent à la maison. Cette consigne répétée ad nauseam par François Legault est depuis longtemps un leitmotiv pour Alain Gaudet. «Les recommandations du gouvernement, pour moi, c’est la routine. Se laver les mains, ce n’est même pas une question chez nous.»

En effet, cette mauvaise impression d’être traquée par un ennemi invisible fait partie de la vie d’Alain Gaudet depuis toujours. «Ce n’est pas la première fois que je me sens menacé par un virus. À chaque rentrée scolaire, à chaque période des Fêtes, à chaque semaine de relâche, il y a tout le temps quelque chose. C’est quand le prochain rhume, grippe ou contagion? Et je ne parle pas du coronavirus, je parle vraiment d’une influenza banale. Moi, c’est la même menace une influenza ou le coronavirus, c’est pour ça que je ne m’inquiète pas tant.»

D’ailleurs, malgré la menace, il réussit à rester zen. «Je suis conscient qu’il y a un danger, mais je ne m’arrête pas à ça. Depuis longtemps, je vis au quotidien. Aujourd’hui, ça va super bien. Là, il fait soleil. Tantôt, je vais me reculer vers la fenêtre pour avoir un petit moment de détente.»

Et l’isolement? «On s’habitue», assure-t-il. «Le télétravail commence à être à la mode. Moi, je trouve ça drôle. C’est commun pour moi.»

Pour ce qui est de sa santé, il ne peut pas faire plus. Sa vie dépend du bon vouloir de la population concernant les règles de confinement. «Il y a des gens qui s’en foutent un peu, et ça me désole. Ce sont des dangers publics comme l’alcool au volant. Ils devront peut-être vivre avec des remords, parce qu’ils auront perdu des gens proches.»

Sans être inquiet outre mesure, il est conscient qu’il risque gros en ce moment.

«Si jamais le virus viendrait à m’affecter, soyez assuré que je vis les plus beaux moments de ma vie. Je suis fier de mon parcours. Un homme paralysé à environ 95 % de son corps qui vit seul en appart, c’est quelque chose. Je me suis entouré de gens de cœur, sincères, qui veulent vraiment me garder en santé. Dans le contexte actuel, le sacrifice de celles qui m’aident encore est bouleversant. C’est une belle histoire et je suis fier de jouer dedans.»