Le ministre français de la Santé Olivier Véran à l’Élysée, à Paris, mercredi   
Le ministre français de la Santé Olivier Véran à l’Élysée, à Paris, mercredi   

La France dit oui au traçage numérique, outil controversé

PARIS — Les parlementaires français ont voté mercredi pour le déploiement de StopCovid, application pour smartphone censée aider à lutter contre l'épidémie de nouveau coronavirus en traçant les «cas contacts», mais qui suscite des inquiétudes concernant les libertés individuelles.

Installée sur la seule base du volontariat, cette application alertera automatiquement tous les utilisateurs ayant eu un «contact prolongé» récent avec une personne testée positive au virus, à moins d'un mètre et durant plus de quinze minutes, afin qu'ils se fassent tester à leur tour.

Elle utilise la technologie Bluetooth du téléphone - qui permet aux appareils électroniques de dialoguer à courte distance -, et non la géolocalisation.

Le Sénat, chambre haute du Parlement, a approuvé le texte en fin de soirée, après l'Assemblée nationale en début de soirée. Aucun des votes des deux chambres n'est contraignant, mais ils sont hautement symboliques pour le gouvernement.

La ministre de la Justice Nicole Belloubet a longuement insisté, devant les deux chambres, sur les «garanties» entourant cette application «temporaire, d'installation volontaire, non identifiante et transparente».

«Sous réserve du vote au Parlement, l'application pourra être disponible dès ce weekend», afin d'accompagner la deuxième phase du déconfinement en France le 2 juin, indiquait le secrétaire d'État chargé du Numérique, Cédric O.

«Ce que montrent les travaux des épidémiologistes, c'est qu'elle est utile dès les premiers téléchargements (...) Pour avoir une efficacité sur un bassin de vie, il faut un peu moins de 10% d'utilisateurs», affirmait-il mercredi sur la radio Europe 1.

«Notre seul objectif est de sauver des vies», a-t-il souligné après le vote du Sénat.

La Commission nationale française informatique et libertés (Cnil) avait donné son feu vert mardi. Elle estime que StopCovid respecte la législation relative à la vie privée, tout en réclamant une évaluation régulière et une information détaillée pour les utilisateurs.

L'application fait débat jusqu'au sein du parti du président Emmanuel Macron.

Dans l'opposition, la droite française est partagée sur cette application: «massivement contre» à l'Assemblée mais plutôt pour au Sénat. À gauche, les différents groupes parlementaires s'y opposent.

Plusieurs organisations de défense des libertés en France ont aussi pris position contre l'application.

Contrairement à d'autres pays, le gouvernement français a choisi de ne pas passer par les solutions des géants américains de l'informatique Google et Apple, et de recourir à un outil bâti par des chercheurs de l'Inria, l'Institut français de recherche en informatique.

Les développeurs ont donc dû plancher pour que leur solution soit compatible avec un maximum de mobiles, notamment les iPhone d'Apple.

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LA FRANCE INTERDIT L'HYDROXYCHLOROQUINE POUR TRAITER LA COVID-19 

La France a décidé mercredi de bannir la très controversée hydroxychloroquine pour traiter la COVID-19, après des semaines de débats sur l’efficacité de ce médicament et la publication d’une étude pointant ses dangers.

«Que ce soit en ville ou à l’hôpital, cette molécule ne doit pas être prescrite pour les patients atteints la COVID-19», a indiqué le ministère français de la Santé dans un communiqué, après la parution d’un décret au Journal officiel (JO).

Ce décret abroge la possibilité de prescrire de l’hydroxychloroquine, hors essais cliniques, et intervient au lendemain d’un avis défavorable du Haut Conseil de la Santé publique (HCSP).

Mardi, le HCSP, saisi par le gouvernement français, avait recommandé de «ne pas utiliser l’hydroxychloroquine dans le traitement de la COVID-19» hors essais cliniques, que ce soit seule ou associée à un antibiotique.

Depuis fin mars, l’hydroxychloroquine pouvait être prescrite en France à titre dérogatoire à l’hôpital et uniquement pour les patients gravement atteints, sur décision collégiale des médecins.

Le médicament, commercialisé en France sous le nom de Plaquénil, était déjà interdit en ville pour traiter le virus.

Le décret paru au JO «tire les conclusions de l’avis du Haut conseil de la santé publique», lui-même saisi par le ministre de la Santé Olivier Véran, explique le ministère, en soulignant que «la France a été marquée par des drames sanitaires liés au mésusage de certains médicaments».

Défendue par Trump et Bolsonaro

Une enquête publiée la semaine dernière dans la prestigieuse revue médicale The Lancet, pointant l’inefficacité et les risques de ce médicament pour les malades de la COVID-19, a relancé le débat en France et poussé le gouvernement à saisir le HCSP.

Cette étude du Lancet avait déjà incité l’OMS (Organisation mondiale de la santé) à suspendre par précaution les essais cliniques qu’elle mène avec l’hydroxychloroquine dans plusieurs pays. L’Agence du médicament (ANSM) a annoncé mardi qu’elle prenait la même décision pour les essais organisés en France.

L’essai européen Discovery, qui teste l’efficacité de plusieurs traitements contre la COVID-19, a «suspendu depuis dimanche» l’inclusion de nouveaux patients dans le groupe recevant de l’hydroxychloroquine, a indiqué de son côté l’institut de recherche français Inserm, qui coordonne cette étude.

L’hydroxychloroquine connaît depuis fin février une notoriété inédite depuis que le professeur français Didier Raoult, de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée-Infection à Marseille (sud), a relayé une étude chinoise, peu détaillée, affirmant que le phosphate de chloroquine montrait des signes d’efficacité chez des malades de la COVID-19.

L’effervescence a connu ensuite un regain lorsque le président américain Donald Trump s’en est fait l’apôtre, au point de dire qu’il en prenait quotidiennement à titre préventif, avant d’annoncer dimanche avoir arrêté.

Au Brésil, le président Jair Bolsonaro est convaincu de ses effets, pourtant non prouvés, au point que le ministère de la Santé a recommandé son usage pour tous les patients, même légèrement atteints.

Le Pr Raoult a balayé l’étude publiée dans The Lancet d’un revers de la main, la jugeant «foireuse». Mercredi, son établissement, qui a déjà soigné près de 4.000 personnes atteintes par le nouveau coronavirus, a indiqué qu’il continuerait à traiter ses patients «avec les traitements les plus adaptés».

La liberté de prescription des médecins n’est pas supprimée et un praticien hospitalier peut toujours prescrire et administrer un médicament hors AMM (autorisation de mise sur le marché).

L’hydroxychloroquine fait partie des nombreux traitements testés depuis le début de l’épidémie de nouveau coronavirus.

Dans son usage habituel, qui reste autorisé, il est prescrit pour lutter contre des maladies auto-immunes, le lupus ou la polyarthrite rhumatoïde.

Le décret paru au Journal officiel mercredi met également fin à la prescription hors essais cliniques contre la COVID-19 du médicament associant lopinavir et ritonavir, deux anti-rétroviraux, pointé par l’Agence du médicament pour ses risques cardiaques. En France, le médicament est commercialisé sous le nom Kaletra.

L’épidémie de COVID-19 a fait plus de 28 500 morts en France. AFP